La France envisage d'interdire l'utilisation des réseaux sociaux aux enfants de moins de 16 ans : une bataille mondiale pour la garde numérique.
26/01/2026
Le 24 janvier 2026, le président français Emmanuel Macron a publié une vidéo sur BFMTV, annonçant avec fermeté le lancement d'une procédure législative accélérée visant à interdire complètement l'utilisation des réseaux sociaux aux enfants de moins de 15 ans dès le début de la nouvelle année scolaire en septembre de la même année. Il a déclaré : "Le cerveau de nos enfants et adolescents n'est pas à vendre. Leurs émotions ne doivent pas non plus être vendues ou manipulées, que ce soit par des plateformes américaines ou des algorithmes chinois." Cette déclaration au ton ferme a rapidement propulsé la France au cœur des débats mondiaux sur les politiques de protection de l'enfance à l'ère numérique.
Ce projet de loi sera débattu à l'Assemblée nationale française le 26 janvier. Il pourrait non seulement devenir une politique emblématique du second mandat de Macron, mais reflète également une anxiété et un virage croissants au sein des sociétés occidentales face à la crise générationnelle induite par les réseaux sociaux. Des premières législations en Australie aux débats passionnés au Parlement britannique, en passant par les explorations prudentes de nombreux pays européens, une expérimentation politique mondiale autour de la garde numérique est en train de se déployer.
Proposition française : des engagements politiques à l'accélération législative
L'annonce de Macron n'était pas un coup de tête. Dès fin 2025, l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) avait publié un rapport au ton sévère, indiquant clairement que les réseaux sociaux comme TikTok, Snapchat, Instagram, qui ont pénétré le quotidien des adolescents, nuisent gravement à leur santé mentale. Le rapport énumérait une série de dangers tels que le cyberharcèlement, la comparaison incessante, l'exposition à des contenus violents, et soulignait particulièrement le problème des systèmes de captation de l'attention au détriment du sommeil.
Le principal promoteur de cette proposition législative est la députée Laëtitia Mille de Renaissance, le parti du président Macron. Dans une interview accordée à la chaîne parlementaire française, elle a directement pointé du doigt la lacune actuelle de la réglementation : actuellement, il n'existe aucune vérification de l'âge. Vous pouvez saisir n'importe quelle date de naissance pour accéder aux plateformes. Nous espérons, grâce à l'application stricte du Digital Services Act (DSA) de l'Union européenne, obliger les plateformes à effectuer une vérification réelle de l'âge lorsque les utilisateurs accèdent aux réseaux sociaux. Cela changera tout, car les utilisateurs devront prouver s'ils ont plus de 15 ans.
Bien que Miller admette qu'il y aura toujours des moyens de contourner les restrictions, elle souligne que la France devrait au moins faire un premier pas dans la protection des mineurs en ligne. Cette proposition, couplée à une autre mesure - l'interdiction des téléphones portables dans les lycées - constitue un ensemble de règles claires aux yeux du gouvernement Macron : ce sont des règles claires pour nos adolescents, nos familles et nos enseignants, et nous avançons.
Les données du ministère français de la Santé illustrent cette urgence : un adolescent sur deux passe entre 2 et 5 heures par jour sur son smartphone ; près de 90 % des jeunes de 12 à 17 ans utilisent quotidiennement leur téléphone pour accéder à Internet, dont 58 % pour les réseaux sociaux. Le rapport met en lumière une série d'effets néfastes liés à l'utilisation des médias sociaux, notamment une baisse de l'estime de soi et une exposition accrue à des contenus associés à des comportements à haut risque tels que l'automutilation, la consommation de drogues et le suicide. Plusieurs familles en France ont déjà intenté des poursuites contre TikTok suite à des suicides d'adolescents, l'accusant d'être lié à des contenus préjudiciables.
Panorama mondial : des pionniers australiens à l'exploration européenne
L'action de la France n'est pas un événement isolé, elle s'inscrit dans une cartographie mondiale des politiques en évolution rapide.
L'Australie est sans aucun doute le pionnier le plus radical dans ce mouvement. La loi australienne, entrée en vigueur fin 2025, est largement considérée comme l'une des mesures les plus strictes parmi les démocraties. Elle oblige les plateformes à garantir que les utilisateurs ont au moins 16 ans et à supprimer les comptes des utilisateurs trop jeunes. Meta a annoncé avoir supprimé 544 000 comptes d'utilisateurs de moins de 16 ans conformément à la nouvelle loi, dont 331 000 sur Instagram et 173 000 sur Facebook. Le Premier ministre australien Anthony Albanese a déclaré le mois dernier que plus de 4,7 millions de comptes de médias sociaux détenus par des enfants identifiés comme ayant moins de 16 ans avaient été suspendus ou supprimés depuis l'entrée en vigueur de l'interdiction. Albanese a déclaré à CNN que le gouvernement avait mis en place l'interdiction parce que nous savons que cela cause des préjudices sociaux, et nous avons donc la responsabilité de répondre aux supplications des parents et à l'appel des jeunes qui disent : "Laissez-nous redevenir des enfants".
Derrière la législation australienne, il existe une double impulsion venant du monde académique et de la famille. Le livre *The Anxious Generation* publié en 2024 par le psychologue social américain Jonathan Haidt a eu une influence cruciale. L’ouvrage soutient que les réseaux sociaux nuisent à la santé mentale des enfants. Après avoir lu ce livre, l’épouse du Premier ministre de l’Australie-Méridionale, Peter Malinauskas, en a résumé le contenu chaque soir à son mari et l’a exhorté à agir. Cela a directement conduit à des initiatives législatives au niveau de l’État et même fédéral. L’argument central de Haidt est le suivant : nous surprotégeons les enfants dans le monde réel, mais nous les sous-protégeons dans le monde numérique. Nous nous trompons sur ces deux points.
En Europe, une action unifiée n'a pas encore pris forme, mais les pays explorent chacun de leur côté. Le Parlement européen a adopté en novembre 2023, à une large majorité, un rapport non contraignant recommandant d'interdire l'accès libre aux réseaux sociaux pour les enfants de moins de 16 ans dans l'ensemble de l'UE. En attendant des mesures communes, les pays ont lancé leurs propres initiatives. Le Danemark a annoncé en octobre 2025 un projet de loi visant à interdire l'accès aux réseaux sociaux aux enfants de moins de 15 ans, tout en permettant aux parents d'autoriser son utilisation pour les enfants de plus de 13 ans. L'Espagne examine également un projet de loi visant à interdire l'accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans. L'Allemagne, quant à elle, applique un système basé sur le consentement parental pour les enfants âgés de 13 à 16 ans.
La pression s'accumule au Royaume-Uni. La Chambre des lords a récemment voté un amendement visant à interdire l'accès aux médias sociaux aux enfants de moins de 16 ans. Cela exerce une énorme pression sur le Premier ministre Keir Starmer. Bien que le gouvernement ait exprimé son opposition et déclaré qu'il n'accepterait pas cet amendement, plus de 60 députés du Parti travailliste au pouvoir ont signé une lettre adressée à Starmer, exigeant la mise en œuvre de l'interdiction. Le gouvernement britannique a annoncé le lancement d'une consultation rapide de trois mois, envisageant une série de mesures, y compris l'interdiction, telles que des restrictions nocturnes, des pauses obligatoires pour prévenir la surutilisation et une application plus stricte de la vérification de l'âge.
Le cas de la Corée du Sud offre une leçon digne de réflexion. Le pays avait adopté en 2011 la soi-disant "loi Cendrillon", interdisant aux adolescents de moins de 16 ans d'accéder aux jeux en ligne entre minuit et 6 heures du matin. Cependant, dix ans plus tard, le gouvernement a abrogé cette loi, craignant qu'elle ne porte atteinte aux droits des mineurs. Elle a été remplacée par une loi permettant aux parents ou aux enfants de fixer eux-mêmes des limites, mais seulement 0.01% des utilisateurs ont utilisé ce système, mettant en évidence les limites d'un mécanisme reposant uniquement sur le volontariat.
Controverses et défis : faisabilité, vie privée et limites des droits
Bien que l'intention de protéger les enfants ait suscité une large résonance, les propositions d'interdiction en France et dans d'autres pays font face à de sérieux défis techniques, juridiques et éthiques.
La question la plus directe concerne la faisabilité. Comment effectuer une vérification d'âge efficace, précise et à grande échelle constitue le premier fossé technologique que cette politique doit franchir. Les principales plateformes actuelles reposent sur l'auto-déclaration de l'âge par les utilisateurs, ce qui est largement inefficace. Des vérifications plus strictes pourraient impliquer le téléchargement de pièces d'identité, l'association à un numéro de téléphone réel ou même la reconnaissance faciale, ce qui soulève immédiatement d'énormes préoccupations en matière de vie privée. Bien que le Digital Services Act de l'UE exige un renforcement de la vérification de l'âge, il n'existe toujours pas de solution parfaite pour équilibrer concrètement protection et respect de la vie privée. Comme l'a critiqué Elon Musk, propriétaire de la plateforme X, en 2024 à propos de la proposition australienne, cela ressemble à une guerre par la porte dérobée pour contrôler l'accès à Internet de tous les Australiens.
Les défis juridiques ne doivent pas non plus être négligés. En Australie, seule la plateforme Reddit a engagé une action en justice contre la réglementation (bien qu'elle s'y conforme actuellement). Il est prévisible que les géants de la technologie, dotés de ressources financières importantes, n'abandonneront pas facilement le vaste marché des jeunes utilisateurs. Ils pourraient lancer des défis juridiques dans de multiples juridictions à travers le monde, invoquant la liberté d'expression, le droit à la vie privée ou l'impossibilité technique. De plus, l'établissement d'une limite d'âge uniforme est en soi très controversé. Pourquoi 15 ans et non 14 ou 16 ans ? Les bases scientifiques sont-elles suffisantes ? La maturité des enfants varie considérablement, une approche uniforme est-elle juste et raisonnable ?
Le conflit plus profond réside dans le transfert de la garde et la définition des droits numériques. Traditionnellement, les parents sont les premiers responsables de la protection des enfants. L'intervention directe de la législation nationale signifie-t-elle une ingérence excessive dans l'autonomie familiale ? Les partisans estiment qu'à l'ère où les algorithmes sont omniprésents, les parents sont incapables de lutter seuls contre des systèmes de dépendance soigneusement conçus, et que le pouvoir public doit ériger une ligne de défense. Les opposants craignent que cela ne conduise à une tendance à l'État nounou et n'affaiblisse les opportunités de développer la littératie numérique et l'autodiscipline des enfants. La transition de la loi sud-coréenne sur Cendrillon, de l'obligation au volontariat, illustre précisément ce dilemme.
Orientation future : Changement de paradigme réglementaire et coordination mondiale
La France accélère l'avancée de l'interdiction, marquant un profond changement de paradigme dans la régulation mondiale des médias sociaux. L'approche dominante de la dernière décennie était l'autorégulation des plateformes et la modération des contenus, tandis qu'aujourd'hui, la tendance s'oriente vers des restrictions d'accès par âge plus proactives et structurées. Il ne s'agit plus seulement de nettoyer les contenus nuisibles, mais de tenter d'isoler fondamentalement les mineurs de certains environnements numériques.
Cette transformation va de pair avec une autre politique parallèle – l'interdiction des téléphones portables dans les écoles – et la complète. L'Italie a décidé d'étendre l'interdiction aux lycées à partir de l'année scolaire 2025-2026 ; aux Pays-Bas, après la mise en œuvre de directives nationales en 2024, des améliorations significatives des résultats scolaires ont été rapportées ; le Luxembourg interdit aux enfants de moins de 11 ans d'utiliser des téléphones portables à l'école primaire. Ces mesures convergent vers un objectif commun : créer une oasis à l'abri des distractions numériques immédiates pour les adolescents pendant une phase cruciale de leur développement.
L'analyse montre que le futur cadre réglementaire présentera probablement des caractéristiques multi-niveaux et hybrides. Une interdiction totale pourrait n'être qu'un point de départ, et non une fin. Un système plus mature pourrait combiner : 1) une vérification d'âge obligatoire stricte comme pare-feu ; 2) un système de gestion par classification, établissant des autorisations d'utilisation et des limites de temps différentes selon les tranches d'âge (comme le modèle chinois : pas plus de 40 minutes par jour sur Douyin pour les moins de 14 ans) ; 3) le renforcement des outils de contrôle parental, pour les rendre réellement efficaces et faciles à utiliser ; 4) l'intégration profonde de l'éducation à la culture numérique dans les programmes scolaires.
Le processus législatif français sera étroitement surveillé. Si son projet de loi est finalement adopté et mis en œuvre, il deviendra la première interdiction aussi complète dans une grande économie européenne, produisant inévitablement un puissant effet d'exemple et stimulant davantage les discussions sur une législation unifiée au niveau de l'UE. Parallèlement, la coordination entre les deux rives de l'Atlantique mérite également attention. La polarisation politique aux États-Unis rend difficile l'adoption d'une législation similaire au niveau fédéral, mais des tentatives sporadiques ont émergé dans certains États. Les évolutions en Europe et en Australie fourniront des munitions et des modèles pour le débat intérieur aux États-Unis.
Macron décrit le cerveau et les émotions des enfants comme des marchandises non vendables, derrière ses propos se cache une profonde anxiété économique et politique : à l'ère numérique, l'attention et les données personnelles sont devenues des moyens de production centraux, et les adolescents sont les plus faciles à exploiter. Ce débat mondial sur l'interdiction des médias sociaux par âge est essentiellement une redéfinition des droits civiques à l'ère numérique, de la souveraineté du développement de l'enfance et des limites du pouvoir des entreprises technologiques. Il soulève plus de questions que de réponses : comment pouvons-nous, tout en adoptant les commodités technologiques, protéger le processus de croissance le plus précieux de l'humanité ? Jusqu'où la main protectrice de l'État devrait-elle s'étendre ? Dans un monde tissé par des algorithmes, comment la définition de l'enfance devrait-elle être écrite ?
Les efforts de la France, qu'ils aboutissent ou non, ont déjà mis ces problèmes en évidence devant la société mondiale. Les réponses apportées façonneront l'état d'esprit des générations futures et l'avenir du monde.