L'incertitude de l'ère Trump accélère le découplage des puissances moyennes des États-Unis
29/01/2026
Janvier 2026, l'agenda des dirigeants européens et nord-américains révèle un schéma clair : les hauts responsables de Berlin, Paris, Ottawa et Bruxelles se rendent en masse à New Delhi et Pékin. Le président du Bundestag allemand Friedrich Merz, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le Premier ministre canadien Mark Carney, ainsi que le président français Emmanuel Macron, dont la visite est imminente, ont successivement entrepris des voyages en Asie en l'espace de quelques mois. Parallèlement, le Premier ministre britannique Keir Starmer et le Premier ministre finlandais Petteri Orpo ont également effectué des visites en Chine. Cette frénésie diplomatique ne relève pas des échanges annuels habituels ; elle se produit dans un contexte où l'ancien président américain Donald Trump fait son retour sur le devant de la scène politique, suscitant une profonde inquiétude sur les marchés mondiaux avec ses politiques tarifaires et "America First". Ces déplacements mettent en lumière une tendance évidente : les puissances moyennes et économies occidentales traditionnellement dépendantes de la sécurité et des marchés américains réduisent systématiquement leur dépendance vis-à-vis des États-Unis et accélèrent leur processus de dé-risque stratégique.
Le pivot asiatique de l'Europe et du Canada : À la recherche d'une couverture stratégique.
Les données montrent qu'au quatrième trimestre 2025 et au premier trimestre 2026, les échanges commerciaux de l'Union européenne et du Canada avec la Chine ont montré des signes de stabilisation après une période d'ajustement, tandis que les coûts liés aux frictions commerciales avec les États-Unis ont augmenté de manière significative. La politique tarifaire étendue réintroduite par l'administration Trump, en particulier les droits de douane sur l'acier et l'aluminium visant les alliés et la menace potentielle de droits sur les automobiles, ont contraint l'Europe et le Canada à réévaluer leur sécurité économique. Un rapport de la Chambre de commerce et d'industrie allemande en janvier indique que plus de 40% des entreprises allemandes recherchent activement à diversifier leurs chaînes d'approvisionnement pour réduire leur dépendance au marché nord-américain.
Ce virage ne concerne pas seulement le plan économique. D'un point de vue stratégique, les visites fréquentes des dirigeants européens en Inde mettent en lumière la volonté de considérer l'Inde comme un partenaire stratégique alternatif. L'ancien diplomate indien K.P. Fabian analyse que la fragmentation des pays du Nord, causée par la politique de Trump, offre un espace sans précédent aux pays du Sud global comme l'Inde. Lors de sa visite à New Delhi, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a particulièrement souligné les valeurs communes et l'ordre fondé sur des règles, un discours généralement utilisé dans les relations transatlantiques, désormais appliqué avec prudence aux relations entre l'Europe et l'Inde, reflétant les efforts de l'Europe pour trouver un point d'appui en dehors des États-Unis, tant sur le plan psychologique que pratique. La visite du Premier ministre canadien Mark Carney en Chine et en Inde en l'espace de trois mois est une stratégie de couverture typique, visant à équilibrer les risques géopolitiques et à assurer la stabilité des marchés d'exportation des ressources et des canaux d'investissement.
La montée en influence du Sud global et le nouveau rôle de l'Inde.
La raison plus profonde réside dans l'évolution continue de la structure du pouvoir international. Le Sud global n'est plus simplement un objet de l'agenda international, mais devient de plus en plus un sujet façonnant les résultats mondiaux. Grâce à sa croissance économique soutenue et son positionnement diplomatique habile, l'Inde émerge comme une voix leader cruciale pour le Sud global. Durant sa présidence du G20 en 2023, l'Inde a réussi à intégrer l'Union africaine en tant que membre permanent et a placé au cœur de l'agenda des questions telles que la viabilité de la dette des pays en développement et le financement climatique, renforçant ainsi sa crédibilité en tant que pays pont.
Les analystes soulignent que l'Inde, actuellement présidente tournante des BRICS, dispose d'une plateforme pour façonner les normes mondiales sans provoquer directement l'Occident. Fabian suggère que l'Inde pourrait habilement promouvoir l'utilisation de sa monnaie nationale dans le commerce, ce qui constitue à la fois un défi modéré à l'hégémonie du dollar et répond aux besoins de nombreuses économies émergentes de réduire les risques de change. Des projets pilotes de règlement en monnaie locale ont déjà été lancés dans le commerce entre l'Inde et des pays comme les Émirats arabes unis, créant un effet d'exemple. La position relativement équilibrée de l'Inde sur les questions internationales brûlantes, telles que le conflit israélo-palestinien, bien que controversée au niveau national, lui a valu un capital moral nécessaire au sein du Sud global. Cette prudence et ce pragmatisme diplomatiques font de l'Inde, aux yeux de l'Europe et du Canada, un partenaire moins idéologique que la Chine et plus prévisible que les États-Unis.
L'imprévisibilité de Trump devient un accélérateur stratégique.
En réalité, l'imprévisibilité de la politique étrangère de Trump est un catalyseur direct qui pousse les alliés à accélérer le découplage ou la réduction des risques. Son style diplomatique transactionnel place les relations traditionnelles avec les alliés dans une évaluation répétée des coûts. L'ancien officiel Fabian a averti que l'Inde devrait rester vigilante face aux propositions potentielles de Trump concernant une commission de paix dirigée par lui, car Trump pourrait proposer une solution au problème du Cachemire pour plaire au Pakistan, où il a des intérêts commerciaux. Cette inquiétude que les intérêts fondamentaux des alliés puissent être utilisés comme monnaie d'échange n'est pas propre à l'Inde. L'Europe s'inquiète également que ses positions sur l'Ukraine, le partage des dépenses militaires de l'OTAN, voire les accords commerciaux, deviennent des victimes des manœuvres politiques intérieures de Trump.
Cette insécurité oblige les puissances moyennes à adopter deux stratégies parallèles : d'une part, renforcer la coordination interne, comme l'Union européenne qui accélère son autonomie en matière de défense et l'union des marchés des capitaux ; d'autre part, construire vers l'extérieur un réseau diversifié de partenaires. Les pays sur la liste des visites — l'Inde, la Chine, les Émirats arabes unis — représentent différentes options : l'Inde est un pôle de croissance démocratique et un équilibreur géopolitique, la Chine est un partenaire économique indispensable et un fournisseur clé de technologies, tandis que les Émirats arabes unis constituent un centre financier et un nœud crucial pour la sécurité énergétique. Cette approche de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier relève précisément de la logique fondamentale de la gestion des risques.
Configuration future : une ère plus multipolaire et pragmatique.
Cette série d'ajustements diplomatiques présage d'une gouvernance mondiale qui pourrait évoluer, au cours de la prochaine décennie, vers une architecture plus multipolaire et également plus compétitive. L'ordre dominé par l'Occident, incluant le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et même le Conseil de sécurité des Nations Unies, fait face à son défi de légitimité le plus sévère depuis la fin de la Guerre froide. Les pays du Sud global s'unissent pour questionner l'application sélective du droit international, les inégalités du système commercial et financier mondial, et réclament une voix plus importante dans la prise de décision globale.
Pour les États-Unis, le relâchement de leur système d'alliances traditionnelles constitue un risque stratégique à long terme. À court terme, la politique de Trump pourrait permettre aux États-Unis d'obtenir des conditions commerciales bilatérales plus favorables, mais à long terme, elle érode l'actif le plus essentiel du leadership mondial américain : la confiance et la fiabilité. Lorsque les ministres allemands et canadiens se retrouvent plus fréquemment dans les salles de réunion de New Delhi que sur Capitol Hill à Washington, une distanciation psychologique s'est déjà produite. Si cette distanciation se transforme en un cadre de coopération institutionnalisé, tel qu'un système de paiement indépendant, des mécanismes de transaction énergétique contournant le dollar, ou une coopération de défense hors du réseau de partage de renseignements américain, son impact sera structurel.
Le monde ne s'est pas complètement détourné des États-Unis, leur marché, leur technologie et leur puissance militaire restant irremplaçables. Mais la tendance est claire : les pays se préparent à un avenir où les États-Unis pourraient être absents ou imprévisibles. Ils tissent des filets de sécurité en renforçant leurs liens avec l'Inde, la Chine et d'autres grandes puissances régionales. Il ne s'agit pas d'un choix binaire entre deux camps, mais d'une couverture complexe et sophistiquée des risques. Les pièces sur l'échiquier géopolitique mondial sont en train d'être réarrangées, non pas sous l'impulsion d'une passion idéologique, mais par un calcul froid face aux incertitudes et une quête instinctive de survie et de développement. Dans ce processus, la valeur stratégique de pays comme l'Inde est redécouverte et amplifiée, tandis que l'intensité des relations transatlantiques traditionnelles entrera inévitablement dans une nouvelle phase d'ajustement, plus élastique.