L'UE lance une procédure de réglementation : l'impact de l'ouverture des services et des données de Google sur le paysage de la concurrence technologique
29/01/2026
Heure de Bruxelles, ce mardi, la Commission européenne a officiellement lancé deux procédures de conformité ciblant Google. Il ne s'agit pas d'une enquête antitrust complète, mais d'un dialogue réglementaire de six mois visant à aider Google à se conformer au Digital Markets Act. La question centrale touche aux enjeux les plus avancés de la concurrence technologique actuelle : Google offre-t-il à ses concurrents dans le domaine de l'IA un accès aussi efficace qu'à son propre service Gemini, et partage-t-il équitablement les données de son moteur de recherche ? La procédure, dirigée par la vice-présidente exécutive de la Commission européenne chargée de la concurrence, Teresa Ribera, doit être achevée et aboutir à des projets de mesures avant mars 2025. À un moment où l'intelligence artificielle définit la prochaine génération de portails informatiques, cette initiative de l'UE vise à établir des règles fondamentales pour cette course, empêchant ainsi que le marché ne soit verrouillé prématurément par quelques géants.
Double focalisation du programme normatif : point d'entrée du système et carburant des données.
La Commission européenne a cette fois ciblé avec précision deux barrières concurrentielles interconnectées : l'accès au système d'exploitation des smartphones et les ressources de données nécessaires à l'entraînement de l'IA. La première procédure, fondée sur l'article 6, paragraphe 7, du DMA, exige que Google garantisse une interopérabilité gratuite et efficace entre son système d'exploitation Android et les services tiers. Plus précisément, les régulateurs européens détailleront comment Google doit permettre aux fournisseurs de services d'IA tiers — par exemple, les entreprises développant des chatbots ou des assistants intelligents — d'obtenir un accès aux fonctionnalités matérielles et logicielles aussi efficace que celui dont bénéficie son propre Gemini AI. Il ne s'agit pas simplement d'ouvrir une interface API, mais d'une intégration plus profonde du système, impliquant par exemple le réveil vocal, la perception contextuelle, les autorisations d'exécution en arrière-plan, etc. Ces fonctionnalités déterminent l'expérience pratique et la compétitivité des assistants IA sur les appareils mobiles.
La deuxième procédure, fondée sur l'article 6, paragraphe 11, du DMA, se concentre sur l'ouverture des données du moteur de recherche Google. L'UE exige que Google mette à disposition des fournisseurs de moteurs de recherche tiers, selon des conditions équitables, raisonnables et non discriminatoires, ses données anonymisées concernant le classement, les requêtes, les clics et la navigation. Cette procédure précisera davantage la portée des données, les méthodes d'anonymisation, les conditions d'accès, et statuera de manière cruciale sur l'éligibilité des fournisseurs d'agents conversationnels IA à obtenir ces données. Pour tout concurrent souhaitant optimiser les résultats de recherche ou entraîner des modèles d'IA, l'immense volume de données de recherche de haute qualité accumulées par Google constitue un carburant irremplaçable. La Commission européenne a clairement indiqué dans sa déclaration officielle qu'une conformité effective et un accès aux données permettront aux moteurs de recherche tiers d'optimiser leurs services, offrant ainsi aux utilisateurs une véritable alternative à la recherche Google.
L'avocat principal en droit de la concurrence de Google, Claire Kelly, a rapidement répondu en affirmant qu'Android est par nature ouvert et que l'entreprise a déjà accordé des licences de données de recherche à des concurrents dans le cadre du DMA. Cependant, elle a ensuite exprimé ses préoccupations : "Nous craignons que des règles supplémentaires, souvent motivées par les plaintes des concurrents plutôt que par l'intérêt des consommateurs, puissent nuire à la vie privée, à la sécurité et à l'innovation des utilisateurs." Cette déclaration esquisse la ligne de conflit centrale des six prochains mois de négociations : où se situe la frontière entre une concurrence ouverte et la protection de l'expérience utilisateur ainsi que la sécurité des données.
Intention stratégique : l'UE redéfinit les règles du jeu au début de l'ère
D'un point de vue stratégique, l'action de l'UE cette fois-ci est loin d'être un simple contrôle de conformité technique isolé. Il s'agit d'une tentative des régulateurs d'intervenir activement pour façonner l'écosystème concurrentiel futur, à une période précoce où la technologie de l'intelligence artificielle n'est pas encore complètement mature et où le paysage du marché est encore en évolution. La déclaration de Teresa Ribera révèle clairement cette intention : nous visons à maximiser le potentiel et les bénéfices de cette profonde transformation technologique en veillant à ce que l'environnement concurrentiel reste ouvert et équitable, et non en faveur des plus grandes entreprises. L'anxiété de l'UE réside dans le fait que si l'on permet à des gardiens comme Google et Apple d'utiliser les avantages de leur écosystème existant pour intégrer étroitement les services d'IA, les innovateurs locaux européens, voire mondiaux, pourraient être exclus dès la ligne de départ, conduisant à une rapide consolidation du marché.
Il s'agit en réalité de la continuation et de la mise à niveau de la stratégie numérique à long terme de l'Union européenne. En revenant sur la dernière décennie, les amendes antitrust de l'UE contre Google ont dépassé un total de 8 milliards d'euros, la plus récente étant une amende de 2,95 milliards d'euros infligée en septembre 2025. Cependant, les amendes en elles-mêmes n'ont pas réussi à modifier structurellement le marché. Le Digital Markets Act, entré pleinement en vigueur en mars 2023, représente un changement de paradigme : passant de sanctions a posteriori à une régulation préventive, en imposant aux plateformes gardiennes une série d'obligations sur ce qu'elles doivent et ne doivent pas faire. Cette procédure de régulation constitue précisément une étape cruciale pour transformer les principes abstraits du DMA en détails techniques exécutables dans le domaine spécifique et clé de l'IA.
La raison plus profonde est que l'Union européenne manque de géants locaux compétitifs à l'échelle mondiale dans le domaine de l'internet grand public et de l'écosystème mobile. Sur la nouvelle voie de l'IA générative, bien que l'Europe dispose d'institutions de recherche ou de startups remarquables comme DeepMind (rachetée par Google) et Mistral AI, elle reste confrontée à d'immenses défis pour transformer la technologie en produits et services intégrés destinés à des centaines de millions de consommateurs. En forçant Google à ouvrir les interfaces de fonctionnalités d'IA d'Android, l'UE pave en réalité la voie à Mistral AI ou à d'autres assistants IA européens, leur permettant de s'intégrer profondément, à l'instar de Gemini, dans des milliards d'appareils Android à travers le monde et d'obtenir des chances de concurrence équitables. Il s'agit d'une stratégie typique de levier réglementaire, utilisant le contrôle sur l'accès au marché pour créer un espace à l'innovation locale.
Impact potentiel et dilemme de réponse de Google
Le résultat de cette procédure normative aura un effet d'ondulation sur l'écosystème mondial des mobiles et le paysage concurrentiel de l'IA. Si l'Union européenne parvient à forcer Google à établir des règles d'ouverture suffisamment détaillées, un impact direct pourrait être la fragmentation et la diversification de l'expérience utilisateur des téléphones Android. À l'avenir, les utilisateurs pourraient librement choisir leur assistant IA par défaut dans les paramètres, comme ils le font pour le navigateur par défaut, et différents assistants IA pourraient accéder aux mêmes capacités matérielles sous-jacentes. Cela pourrait donner naissance à un certain nombre de fournisseurs de services IA spécialisés dans des domaines verticaux ou répondant à des besoins spécifiques en matière de confidentialité.
Pour Google, il s'agit d'un équilibre difficile à trouver. Se conformer pleinement aux exigences de l'UE signifierait affaiblir de ses propres mains les avantages de préinstallation et d'intégration profonde de son propre Gemini dans l'écosystème Android — ce qui constitue sa principale barrière pour rivaliser avec Siri d'Apple et les futurs géants de l'IA. Les risques de confidentialité et de sécurité évoqués par Google ne sont pas non plus infondés. Ouvrir des autorisations système et des ensembles de données plus profonds à des tiers pourrait effectivement accroître la surface d'attaque et les risques de fuite de données. Les régulateurs doivent collaborer avec Google pour concevoir des solutions techniques qui garantissent à la fois la concurrence et la sécurité.
Cependant, l'espace de résistance de Google se réduit. Le DMA confère à la Commission européenne des pouvoirs d'exécution puissants, incluant des amendes pouvant atteindre 10 % du chiffre d'affaires annuel mondial, ainsi que des mesures de redressement structurel (comme la cession d'activités). Bien que la procédure de mise en conformité ne soit pas une enquête en soi, l'UE a clairement indiqué que cela n'affectait pas son pouvoir de juger ultérieurement Google non conforme et d'imposer des sanctions. Étant donné que Google fait déjà l'objet de plusieurs enquêtes dans le cadre du DMA (par exemple, sur l'utilisation de contenus en ligne pour entraîner ses modèles d'IA), la coopération et le compromis pourraient être des choix plus pragmatiques. Le délai de six mois signifie également que Google doit présenter un plan de mise en œuvre concret d'ici début 2025.
En réalité, il ne s'agit pas seulement d'un jeu entre Google et l'Union européenne. De l'autre côté de l'Atlantique, le procès antitrust du ministère américain de la Justice contre Google est toujours en cours, portant également sur le monopole de la recherche. Les mesures de l'UE fourniront un modèle de référence pour les régulateurs d'autres régions du monde. Si l'UE réussit à établir des normes européennes pour l'interopérabilité des services d'IA et le partage des données de recherche, celles-ci pourraient devenir l'une des bases des futures négociations mondiales sur la gouvernance numérique. Les géants de la technologie pourraient faire face à un environnement réglementaire de plus en plus fragmenté, nécessitant de respecter différentes normes d'ouverture selon les régions.
Les six prochains mois : les détails techniques déterminent l'issue de la concurrence.
Les six prochains mois seront une période cruciale où ingénieurs, avocats et responsables réglementaires s'affronteront autour de la table des négociations. Le succès de la concurrence dépendra de détails techniques fastidieux : qu'est-ce qu'un accès d'efficacité équivalente ? À quel niveau de granularité les données anonymisées doivent-elles être pour protéger la vie privée des utilisateurs tout en restant utiles aux concurrents ? Quelle est la fréquence et le volume raisonnables d'accès aux données de recherche pour les chatbots d'IA ? Ces détails détermineront directement si les nouvelles entreprises d'IA pourront véritablement rivaliser avec Google ou si elles obtiendront simplement un accès symbolique et non compétitif.
La Commission européenne prévoit de communiquer à Google ses conclusions préliminaires et ses mesures proposées dans un délai de trois mois, et de publier un résumé non confidentiel pour solliciter les commentaires des tiers. Cela offre aux concurrents concernés – qu’il s’agisse de moteurs de recherche européens comme Qwant et Ecosia, ou de startups en IA – une voie formelle pour exercer leur lobbying et leur influence. Ce processus de régulation est, par essence, également une procédure d’élaboration des règles impliquant de multiples parties.
D'un point de vue plus large, cette action à Bruxelles marque l'avènement d'une nouvelle ère : alors que la vague de l'intelligence artificielle déferle sur tout, le centre de gravité de la régulation antitrust se déplace rapidement des abus de position dominante traditionnels vers le contrôle de l'accès aux infrastructures technologiques clés et aux ressources de données fondamentales. Il ne s'agit plus seulement de prix ou de parts de marché, mais de qui a le pouvoir de façonner le paradigme de la prochaine génération d'interaction homme-machine. L'Union européenne tente d'utiliser la loi et les règles pour tracer une ligne de départ équitable dans le monde du code. Le résultat influencera profondément la distribution du pouvoir technologique mondial au cours de la prochaine décennie.