Macron propose des eurobonds communs : investir dans des industries stratégiques et un double agenda pour contester l'hégémonie du dollar
14/02/2026
Le 10 février 2026, le président français Emmanuel Macron a accordé une interview conjointe à sept médias européens, dont Le Monde (France), Süddeutsche Zeitung (Allemagne) et The Economist (Royaume-Uni), au Palais de l'Élysée à Paris. Il a clairement appelé les 27 États membres de l'UE à émettre un nouvel instrument de dette commune – les euro-obligations – afin de financer des investissements massifs dans des domaines stratégiques tels que la transition verte, l'intelligence artificielle et les technologies quantiques. Macron a déclaré sans détour que cette mesure ne concerne pas seulement la compétitivité européenne, mais constitue également une opportunité de contester l'hégémonie du dollar. Deux jours plus tard, les dirigeants des pays de l'UE se réuniront à Bruxelles, en Belgique, pour un sommet informel afin de discuter de la compétitivité européenne. Les propos de Macron ont sans aucun doute défini le cadre central du débat pour ce sommet.
L'éveil de l'Europe après la crise du Groenland : le diagnostic stratégique de Macron
Macron considère les récents différends entre les États-Unis et l'Europe autour du Groenland comme une douche froide. Il met en garde l'Europe contre un sentiment de soulagement lâche dû à un apaisement temporaire des tensions. Les analystes soulignent que cette controverse diplomatique n'est pas un incident isolé, mais reflète un schéma plus profond décrit par Macron : l'administration Trump aux États-Unis adopte une position ouvertement anti-européenne, cherchant à affaiblir voire diviser l'Union européenne. Macron prédit que dans les prochains mois, lorsque l'UE mettra pleinement en œuvre des régulations comme le Digital Services Act visant les grandes plateformes technologiques, les États-Unis pourraient imposer des tarifs douaniers de rétorsion sur les exportations européennes.
D'un point de vue stratégique, les déclarations de Macron reflètent une anxiété croissante au sein de la direction européenne. Selon les données d'Eurostat, les investissements totaux en R&D de l'UE dans des technologies d'avenir clés comme l'intelligence artificielle et l'informatique quantique s'élèvent à environ 58 milliards d'euros en 2025, bien en deçà des niveaux des États-Unis et de la Chine. Sous la double pression de la concurrence extérieure et de la fragmentation du marché intérieur, les entreprises européennes peinent à développer des avantages d'échelle. Dans son interview, Macron a souligné : "Notre marché domestique ne peut pas être 27 marchés différents, mais un marché unifié de 450 millions de personnes." Les pistes concrètes qu'il propose incluent la simplification et l'approfondissement du marché unique, la promotion de l'union des marchés des capitaux, l'intégration des réseaux électriques européens et l'élaboration d'un code européen des affaires unifié.
Euro-obligations : Évolution du concept d'un outil de relance à une arme stratégique
Les obligations européennes ne sont pas un concept entièrement nouveau. En juillet 2020, pour faire face aux chocs économiques causés par la pandémie de COVID-19, les dirigeants de l'Union européenne, après des négociations difficiles, ont approuvé le Fonds de relance Next Generation EU d'un montant total de 750 milliards d'euros. Environ deux tiers de ces fonds ont été levés par la Commission européenne, représentant l'ensemble des États membres, via l'émission d'obligations communes sur les marchés financiers. Cela a été considéré comme une percée historique dans le processus d'intégration fiscale de l'UE. La proposition actuelle de Macron consiste essentiellement à transformer cet instrument temporaire de réponse aux crises en un moteur d'investissement stratégique permanent.
Macron le qualifie d'euro-obligation prospective. Sa logique centrale réside dans l'utilisation de la notation de crédit globale de l'Union européenne – généralement supérieure à celle de certains États membres individuellement – pour lever des fonds colossaux à moindre coût. Ces fonds seront dirigés vers les trois domaines stratégiques qu'il a désignés : la transition verte, l'intelligence artificielle et les technologies quantiques. La raison plus profonde est que Macron perçoit une fenêtre d'opportunité : le marché mondial s'inquiète de plus en plus du dollar et recherche des alternatives. Nous devrions leur offrir de la dette européenne. Les données du quatrième trimestre 2025 du Fonds monétaire international montrent que la part du dollar dans les réserves de change mondiales est passée de 73 % en 2001 à environ 58 %, en déclin progressif. Bien qu'il reste dominant, une tendance à la diversification est bien présente.
Cependant, cette idée rencontre une forte résistance politique. Les pays frugaux, représentés par l'Allemagne, les Pays-Bas et l'Autriche, se sont toujours opposés à toute forme de mutualisation de la dette, craignant qu'elle n'affaiblisse la discipline budgétaire et que leurs propres contribuables ne finissent par payer pour les dépenses d'autres pays. Le nouveau gouvernement de coalition dirigé par le chancelier allemand Friedrich Merz adopte une attitude prudente sur cette question. Bien que Macron ait tenté de minimiser les divergences franco-allemandes sur des projets tels que le système de combat aérien futur lors de l'interview, le qualifiant de bon projet, la sensibilité du sujet des euro-obligations est bien plus élevée que celle de la coopération en matière de défense.
Défier l'hégémonie du dollar : la distance entre les ambitions géopolitiques et la réalité financière
Macron a directement lié les obligations européennes au défi de l'hégémonie du dollar, ce qui constitue la partie la plus ambitieuse sur le plan géopolitique de sa proposition. L'hégémonie du dollar repose sur plusieurs piliers : la tarification et le règlement en dollars des matières premières mondiales (en particulier le pétrole), la position dominante du dollar dans le commerce international et les transactions financières, ainsi que la profondeur et la liquidité incomparables du marché des obligations du Trésor américain. Aucun défi ne peut être relevé en un jour.
En réalité, l'Union européenne a déjà pris des mesures pour renforcer le rôle international de l'euro. En 2018, la Commission européenne a publié un document stratégique intitulé « Pour un rôle international accru de l'euro ». Après le conflit russo-ukrainien, les sanctions financières de l'UE contre la Russie ont encore stimulé les discussions sur la réduction de la dépendance au dollar. Cependant, les progrès sont limités. Selon les données de la Société pour les communications interbancaires et financières mondiales (SWIFT), en 2025, la part de l'euro dans les paiements mondiaux était d'environ 22 %, tandis que celle du dollar approchait 48 %. Sur le marché obligataire, l'encours des obligations internationales libellées en euros s'élève à environ 13 000 milliards d'euros, contre plus de 30 000 milliards de dollars pour celles libellées en dollars.
La logique de Macron est que les obligations européennes à grande échelle, à haute liquidité et garanties par le crédit de l'UE pourraient constituer une alternative attractive aux actifs en dollars, attirant ainsi les capitaux mondiaux. Cependant, cela nécessite une série de prérequis : l'UE doit établir un marché des capitaux unifié et profond, éliminer les barrières entre les marchés financiers nationaux ; la Banque centrale européenne doit jouer un rôle plus actif ; et il faudra peut-être promouvoir davantage de matières premières clés en Europe (comme l'énergie) libellées en euros. Chacun de ces éléments représente un défi politique considérable. Un chercheur principal du Bruegel, l'institut de recherche économique européen et mondial basé à Bruxelles, souligne que sans un approfondissement substantiel de l'union politique, une véritable union financière et une autonomie monétaire restent des châteaux en l'air.
La confrontation au sommet de Bruxelles et le carrefour de l'avenir de l'Europe
Le sommet informel de Bruxelles du 12 février 2026 deviendra la première pierre de touche de l'initiative de Macron. Le thème de la réunion était initialement d'améliorer la compétitivité européenne, mais il est désormais inévitable de discuter de ses moyens de financement et de ses implications géostratégiques. Macron tente de regrouper une série de questions telles que la crise au Groenland, les frictions commerciales et technologiques entre l'Europe et les États-Unis, la concurrence stratégique avec la Chine et le manque d'investissements internes, afin de construire un récit urgent d'autonomie stratégique européenne.
Il existe des voix divergentes au sein de l'Union européenne à ce sujet. Certains pays d'Europe du Sud et de l'Est pourraient accueillir favorablement des canaux de financement à faible coût. Cependant, les pays d'Europe du Nord et certains pays d'Europe centrale sont davantage préoccupés par des questions traditionnelles de compétitivité, telles que les réformes du marché et la réduction des charges réglementaires. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, doit trouver un équilibre entre les différentes parties. Elle pourrait promouvoir une solution de compromis : explorer, dans le cadre existant de la nouvelle génération de l'UE, la possibilité d'émettre des obligations ciblées pour des projets stratégiques spécifiques, plutôt que de lancer immédiatement une obligation européenne permanente sans plafond.
Cela reflète la contradiction centrale du processus d'intégration européenne : le saut impulsé par les crises face au gradualisme ancré dans la politique quotidienne. La pandémie de COVID-19 a donné naissance à un instrument de dette commune historique. Les crises au Groenland et le retour de l'administration Trump deviendront-ils le prochain catalyseur ? Macron parie que oui. Tout son discours repose sur l'hypothèse que l'Europe fait face à une fenêtre d'opportunité unique, et que la manquer serait une grave erreur.
Quels que soient les résultats de ce sommet, Macron a mis les questions centrales sur la table : à une époque où la concurrence entre grandes puissances s'intensifie, les alliances fluctuent et la révolution technologique redessine le paysage économique, l'Union européenne continuera-t-elle d'être une union lâche d'États souverains, coordonnant lentement leurs divergences internes, ou pourra-t-elle rassembler la volonté politique nécessaire pour faire des pas substantiels sur les plans fiscal, financier et stratégique, devenant ainsi une véritable puissance ? La proposition d'euro-obligations, en apparence un simple instrument de dette, est en réalité une nouvelle interrogation sur cette question fondamentale. La réponse reste cachée dans les bâtiments de verre et d'acier du quartier européen à Bruxelles, au cœur des négociations et des compromis continus des 27 dirigeants.