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Derrière « l'interdiction des infrastructures critiques » de l'UE : un affrontement géopolitique tardif ?

19/01/2026

Le 20 janvier 2025, un projet de proposition émanant du siège de l'Union européenne à Bruxelles a porté un jeu de technologie et de sécurité en préparation depuis des années à un nouveau point critique. Selon les révélations du Financial Times, la Commission européenne a officiellement proposé d'exiger que les États membres retirent de manière obligatoire et progressive les équipements chinois des infrastructures critiques. Ce projet, intitulé "Loi sur la cybersécurité", vise directement les géants des télécommunications chinois tels que Huawei et ZTE, étendant même son influence aux domaines des systèmes solaires et des scanners de sécurité. Il ne s'agit plus d'une suggestion modérée, mais d'une tentative de transformer le mécanisme actuel, fragmenté et volontaire, d'exclusion des fournisseurs à haut risque, en une obligation légale uniforme couvrant les 27 États membres.

En apparence, il s'agit d'une mise à jour technique de la politique de cybersécurité de l'Union européenne. Mais l'analyse révèle que la logique sous-jacente va bien au-delà. Cela marque une tentative douloureuse de découplage de la dépendance de l'UE envers les deux géants technologiques que sont la Chine et les États-Unis, sous le slogan de l'autonomie stratégique. C'est également une confrontation géopolitique complexe, mêlant anxiété sécuritaire, coûts économiques et fractures internes.

De « volontaire » à « obligatoire » : le changement de paradigme de la logique de sécurité de l'UE

Depuis longtemps, l'Union européenne a adopté une approche de boîte à outils pour faire face aux fournisseurs dits à haut risque. En 2020, l'UE a publié une boîte à outils pour la cybersécurité des réseaux 5G, recommandant aux États membres de restreindre ou d'exclure les fournisseurs à haut risque sur la base d'une évaluation des risques. Cependant, cette boîte à outils manque de force contraignante, et son efficacité de mise en œuvre est aussi disparate qu'une courtepointe.

Les disparités considérables dans la mise en œuvre par les États membres sont la motivation directe de cette mise à niveau législative. Certains pays, comme le Royaume-Uni, la Suède et les États baltes, ont déjà totalement interdit la participation de Huawei à la construction de leurs réseaux 5G. L'Allemagne a quant à elle adopté en 2024 un plan de compromis mais clair, exigeant des opérateurs qu'ils retirent les composants chinois de leurs réseaux cœur 5G d'ici fin 2026. Cependant, d'autres pays ont choisi une voie différente. Un cas hautement symbolique s'est produit à l'été 2023 : le gouvernement espagnol a signé un contrat d'une valeur de 12 millions d'euros avec Huawei pour que ce dernier fournisse un support matériel pour l'interception légale des services de police et de renseignement. Cette incohérence, comme le souligne le texte du projet, s'est avérée insuffisante pour établir la confiance et la coordination au sein du marché unique.

Les inquiétudes des responsables européens sont concrètes et contextualisées. Leurs allégations ne reposent pas sur des accusations vagues, mais sur une série d'événements alarmants. En 2018, une enquête du journal français Le Monde a révélé que le siège de l'Union africaine, construit avec l'aide de la Chine en Éthiopie, envoyait secrètement des données de ses serveurs à Shanghai chaque nuit pendant cinq ans, et que des microphones cachés avaient même été découverts dans les murs et les meubles du bâtiment. Bien que la Chine ait fermement démenti ces allégations, ce type de rapports a continué à circuler dans les cercles décisionnels européens, créant un climat de présomption de culpabilité. En 2024, la Commission européenne a mené des perquisitions dans les bureaux européens du fabricant chinois d'équipements de sécurité Nuctech et a ouvert des enquêtes sur des fabricants chinois de trains et d'éoliennes, une série d'actions qui ont constitué le prélude politique à cette proposition globale.

De la suggestion à la législation, du volontaire au contraignant, la logique de sécurité de l'Union européenne est en train de subir une transformation fondamentale. La force motrice centrale réside dans la conviction de Bruxelles que, face aux questions de souveraineté numérique et de sécurité des infrastructures, le modèle d'une alliance lâche où les États membres agissent chacun de leur côté a échoué. Il est désormais nécessaire de construire une ligne de défense européenne à travers un cadre législatif unifié.

Le coût de la « dérisquerisation » : le paradoxe entre la réalité économique et l'autonomie stratégique

Cependant, la fermeté de l'intention législative ne peut effacer la dureté de la réalité économique. La stratégie de dé-risque de l'Union européenne fait face, dans la pratique, à un dilemme presque paradoxal : comment réduire la dépendance technologique envers la Chine sans nuire à ses propres intérêts économiques et à ses objectifs de transition verte ?

L'industrie solaire est l'illustration la plus aiguë de ce dilemme. Les données du secteur montrent que plus de 90 % des panneaux solaires actuellement installés dans l'Union européenne sont fabriqués en Chine. Toute tentative de remplacer rapidement et à grande échelle ces équipements affecterait directement les objectifs d'énergies renouvelables et le calendrier de neutralité carbone fixés par l'UE elle-même. Le coût serait astronomique, et la transition des chaînes d'approvisionnement ne se ferait pas du jour au lendemain. L'Association européenne de l'industrie solaire a clairement exprimé ses inquiétudes, et, ironie du sort, Huawei est l'un des membres de cette association.

Les opérateurs de télécommunications constituent un autre groupe de pression important. Pendant des années, Huawei et ZTE ont participé activement à la construction des réseaux européens, de la 3G à la 4G et même à la 5G, grâce à leurs équipements offrant un excellent rapport qualité-prix. Les opérateurs télécoms avertissent qu'une interdiction directe entraînerait une hausse drastique des coûts de mise à niveau et de maintenance des réseaux, coûts qui finiraient inévitablement par être répercutés sur les consommateurs. Plus problématique encore, dans certains segments de marché, il n'existe pas de fournisseurs européens ou américains matures et immédiatement disponibles pour remplacer les équipements actuels. Cela signifie que la déconnexion de la Chine pourrait ne pas conduire naturellement à une européanisation, mais plutôt renforcer la dépendance envers l'autre pôle – les géants technologiques américains – ce qui va à l'encontre de la quête d'autonomie stratégique de l'Union européenne.

Par conséquent, le projet laisse une marge de manœuvre cruciale : le calendrier spécifique de l'élimination progressive des équipements chinois dépendra de l'évaluation des risques liés aux fournisseurs et à des secteurs spécifiques, en tenant compte des coûts et de la disponibilité des alternatives. Cette clause, en apparence pragmatique, sème en réalité les graines de futures controverses majeures. Qui dirigera l'évaluation des risques ? Comment les critères seront-ils établis ? À quel niveau de coût élevé des exemptions pourront-elles être accordées ? Ces zones d'ombre deviendront le point central de longues négociations entre les États membres, les groupes de lobbying industriels et la Commission européenne.

Jeu interne et projection externe : une guerre qui n'est pas encore terminée.

La proposition de la Commission européenne n'est que le coup d'envoi de cette bataille. La procédure législative à venir est pleine d'incertitudes, et la complexité des jeux internes n'est en rien inférieure aux considérations stratégiques externes.

La tension entre la souveraineté nationale et la centralisation de l'Union européenne constitue la première contradiction fondamentale. Dans le cadre juridique de l'UE, les questions de sécurité nationale relèvent essentiellement de la compétence exclusive des États membres. Les tentatives de Bruxelles d'intervenir dans ce domaine sensible au nom de la coordination en matière de cybersécurité et du marché unique sont vouées à rencontrer la résistance de certains pays. Certains États ayant une coopération approfondie avec la Chine dans les secteurs des télécommunications ou de l'énergie, ou affichant des points de vue géopolitiques différents, sont susceptibles de soulever des objections au niveau du Conseil de l'UE, demandant des périodes de transition plus longues, davantage de clauses d'exemption, voire de contester le fondement juridique de la législation.

Ensuite, le conflit entre les intérêts sectoriels et la sécurité politique deviendra public. Les opérateurs d'infrastructures critiques telles que les télécommunications et l'énergie disposent d'un puissant pouvoir de lobbying, et leur principale demande est la certitude commerciale et la maîtrise des coûts. Lorsque les instructions politiques menacent leur bilan et leur planification réseau, des activités de lobbying intenses sont inévitables. La signature du contrat entre l'Espagne et Huawei a déjà prouvé que, dans certains États membres, la logique commerciale peut parfois temporairement l'emporter sur le discours sécuritaire.

D'un point de vue plus large, l'initiative de l'Union européenne n'est pas un événement isolé, mais plutôt un chapitre européen d'une tendance mondiale à la polarisation des chaînes d'approvisionnement technologique. En novembre 2022, la Commission fédérale des communications (FCC) des États-Unis a déjà interdit l'importation et la vente d'équipements de télécommunications de Huawei et ZTE, ainsi que les systèmes de surveillance de Hikvision et Dahua. La proposition de l'UE, dans une certaine mesure, constitue une réponse et une coordination face aux pressions venues de l'autre côté de l'Atlantique, visant à combler l'écart politique transatlantique dans le traitement des entreprises technologiques chinoises et à démontrer l'unité du monde occidental.

Cependant, cette coordination met également en lumière la passivité de l'UE. Elle n'est pas l'initiatrice des règles, mais plutôt une suiveuse et une adaptatrice. Sa politique oscille entre réduire la dépendance envers les États-Unis et s'unir pour dérisquer vis-à-vis de la Chine, reflétant la difficulté de l'UE à trouver sa propre place dans la géopolitique numérique.

Perspective : Vers un écosystème technologique mondial fragmenté ?

La proposition d'interdiction de l'Union européenne, quelle que soit la forme sous laquelle elle sera finalement adoptée, annonce la fin d'une ère de certitude et le début d'une ère plus complexe.

Pour des entreprises chinoises comme Huawei et ZTE, la porte du marché européen passe d'une ouverture partielle à une fermeture progressive. Elles doivent accélérer l'exploration d'autres marchés émergents et doubler leurs investissements en R&D pour maintenir leur compétitivité technologique. Cependant, le défi majeur réside dans le fait que la législation de l'UE pourrait créer un effet d'exemple, incitant d'autres régions à suivre, réduisant ainsi davantage l'espace de survie mondial des entreprises high-tech chinoises.

Pour l'Europe elle-même, le véritable test réside dans sa capacité à transformer l'exclusion en construction. Retirer les équipements chinois n'est que la première étape ; il est plus crucial de cultiver une chaîne d'approvisionnement locale compétitive ou d'établir des sources alternatives diversifiées et fiables. Cela nécessite des investissements massifs, des politiques industrielles à long terme et l'accumulation de talents technologiques, ce qu'une simple interdiction ne peut résoudre. Sinon, l'Europe risque de se retrouver dans une position inconfortable : perdre à la fois l'avantage du rapport qualité-prix des équipements chinois, sans parvenir à établir une véritable autonomie stratégique, tout en renforçant sa dépendance à l'égard de la technologie américaine.

Du point de vue de l'écosystème technologique mondial, une tendance inquiétante s'accélère : la formation de sphères technologiques basées sur la confiance géopolitique plutôt que sur des normes techniques pures et l'efficacité du marché. Autrefois saluées comme des outils connectant le monde, les technologies de l'internet et des communications voient aujourd'hui leurs infrastructures sous-jacentes risquer la fragmentation. L'adoption d'équipements centraux de différentes origines selon les régions pourrait augmenter les coûts et la complexité de l'interconnexion mondiale, semant même les graines de conflits potentiels dans la gouvernance future du cyberespace.

La proposition de Bruxelles est un prisme à multiples facettes. Elle reflète comment la sécurité nationale redéfinit la coopération économique à l'ère post-mondialisation ; elle illustre les luttes et les douleurs de l'Europe dans sa quête de souveraineté ; elle présage également l'avènement d'un monde numérique plus fragmenté et plus politisé. Dans ce jeu autour des infrastructures critiques, il n'y a pas de gagnant simple, seulement une épreuve durable de résilience, d'innovation et de sagesse stratégique. Le sort final de ce projet de loi déterminera non seulement l'architecture future des réseaux de télécommunications européens, mais façonnera aussi profondément les interactions entre la technologie mondiale et la géopolitique au cours de la prochaine décennie.