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Les agences des Nations Unies mettent en garde contre les risques de circoncision féminine : des milliers de filles face à une menace et à un carrefour d'action mondiale

08/02/2026

Le 6 février 2026, les sièges des agences des Nations Unies à Genève, New York, Paris et ailleurs ont publié simultanément une déclaration conjointe. Six dirigeants d'organisations internationales ont rarement cosigné ce document : le Directeur général de l'Organisation mondiale de la Santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus ; la Directrice exécutive de l'UNICEF, Catherine Russell ; la Directrice exécutive du Fonds des Nations Unies pour la population, Natalia Kanem ; la Directrice exécutive d'ONU Femmes, Sima Bahous ; la Directrice générale de l'UNESCO, Audrey Azoulay ; et le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, Volker Türk. Les données clés de la déclaration sont alarmantes : rien qu'en 2026, on estime que 4,5 millions de filles dans le monde risquent de subir des mutilations génitales féminines, dont beaucoup ont moins de cinq ans. Actuellement, plus de 230 millions de femmes vivent déjà avec les séquelles à vie de cette pratique. Publiée à l'occasion de la Journée internationale de la tolérance zéro à l'égard des mutilations génitales féminines, cette déclaration n'est pas seulement un avertissement annuel, mais ressemble à un test de pression urgent pour les engagements mondiaux. À seulement quatre ans de l'échéance des objectifs de développement durable de 2030, les réductions de financement et le déclin de l'attention internationale risquent d'inverser les progrès réalisés au cours des trois dernières décennies.

Le paysage de la crise mondiale derrière les données.

Les mutilations génitales féminines ne constituent pas un problème lointain ou marginalisé. L'Organisation mondiale de la santé les définit comme toute intervention pratiquée pour des raisons non médicales, consistant en l'ablation partielle ou totale des organes génitaux externes de la femme, ou toute autre lésion infligée aux organes génitaux féminins. Selon les enquêtes épidémiologiques de l'UNICEF et de l'OMS, cette pratique est principalement concentrée dans une trentaine de pays d'Afrique, du Moyen-Orient et d'Asie, avec une prévalence particulièrement élevée en Somalie, en Guinée, à Djibouti, en Égypte et au Soudan, où plus de 80 % des femmes âgées de 15 à 49 ans ont subi une mutilation. Cependant, la mondialisation et les flux migratoires ont étendu ce problème à l'Europe, à l'Amérique du Nord et à l'Australie. Les données indiquent que dans des pays comme l'Italie, le Royaume-Uni et les États-Unis, de nombreuses filles issues de communautés immigrées originaires de régions à haut risque subissent encore des mutilations, que ce soit en secret ou lors de visites dans leur pays d'origine.

Derrière le chiffre annuel de 4,5 millions de risques, se cachent des disparités régionales complexes et des dynamiques démographiques. Dans les vastes zones rurales de l'Afrique subsaharienne, la mutilation est souvent pratiquée par des accoucheuses traditionnelles à l'aide de couteaux non stérilisés, de rasoirs, voire de morceaux de verre, sans aucune anesthésie. Les complications sont immédiates et répandues : douleurs intenses, hémorragies sévères, tétanos, septicémie. Les conséquences à long terme incluent des douleurs pelviennes chroniques, des infections urinaires récurrentes, des kystes, des douleurs pendant les rapports sexuels et des traumatismes psychologiques graves. Pour les femmes en âge de procréer, la mutilation augmente significativement les risques de dystocie, d'hémorragie sévère lors de l'accouchement et de décès néonatal. L'OMS estime que le coût médical annuel mondial pour traiter les complications liées aux mutilations génitales féminines s'élève à 1,4 milliard de dollars US, ce qui représente un fardeau considérable pour des systèmes de santé publique déjà fragiles.

Des données plus approfondies révèlent les racines socioculturelles sous-jacentes à cette pratique. Dans de nombreuses communautés, l'excision est perçue comme un rituel nécessaire pour qu'une fille devienne une femme, préserve sa chasteté, augmente sa valeur matrimoniale et maintient l'honneur familial. Elle est souvent incorrectement associée à des croyances religieuses, bien qu'aucun texte sacré des principales religions n'exige explicitement cette pratique. Les enquêtes de terrain du Fonds des Nations Unies pour la population en Éthiopie, au Kenya et dans d'autres pays montrent que la persistance de l'excision est directement liée à des inégalités de genre profondément enracinées – elle est vue comme un moyen de contrôler la sexualité des femmes et d'assurer la pureté de la lignée patrilinéaire. Ainsi, les efforts pour éliminer l'excision constituent, par essence, une transformation profonde qui remet en cause des normes sociales millénaires et redéfinit les rapports de pouvoir entre les genres.

Trente ans de guerre d'usure : progrès, stratégies et équilibre fragile.

Les interventions mondiales des trente dernières années n'ont pas été vaines. La déclaration conjointe indique que près des deux tiers des habitants des pays où cette pratique est répandue se déclarent désormais publiquement en faveur de son abolition. Il s'agit d'un tournant décisif. Les progrès s'accélèrent : la moitié des résultats obtenus depuis 1990 l'ont été au cours de la dernière décennie. La proportion mondiale de filles ayant subi des mutilations est passée d'une sur deux à une sur trois. Comment ce changement s'est-il produit ? L'analyse des succès dans plusieurs pays permet d'esquisser une combinaison de mesures efficaces.

La transformation menée par la communauté est au cœur du processus. Au Sénégal, le projet d'autonomisation communautaire porté par l'organisation Tostan adopte une approche non conflictuelle. Au lieu de condamner directement les mutilations, ils organisent des programmes éducatifs communautaires sur plusieurs mois, couvrant des sujets tels que la démocratie, les droits humains, la santé, l'hygiène, permettant aux villageois de discuter et d'arriver à leurs propres conclusions. Lorsque les femmes prennent conscience des risques sanitaires des mutilations, et que les hommes réalisent l'impact sur la santé de leurs épouses et filles qu'ils chérissent, la communauté émet spontanément une déclaration publique pour abandonner cette pratique. Ce modèle ascendant a déjà permis à des milliers de villages au Sénégal, en Guinée-Bissau et dans d'autres pays, d'annoncer publiquement l'abandon des mutilations.

La participation des leaders religieux a franchi des obstacles majeurs. Au Somaliland, le savant islamique Sheikh Abdirahman Osman a mené des recherches approfondies et a publiquement déclaré que la mutilation génitale féminine n'a aucun fondement dans la charia et est considérée comme haram (acte interdit) en raison des préjudices qu'elle cause. Sa fatwa (décret religieux), diffusée par radio et lors de rassemblements communautaires, a ébranlé les justifications religieuses de cette pratique. En Égypte, l'Université Al-Azhar – la plus haute autorité académique de l'islam sunnite – a également publié à plusieurs reprises des déclarations s'opposant clairement aux mutilations génitales féminines.

La combinaison de la législation et des services offre une garantie solide. Depuis que la Guinée-Bissau a adopté la première loi interdisant explicitement les mutilations génitales féminines en 1996, plus de 60 pays dans le monde ont désormais établi des lois pertinentes. La loi kényane de 2011 sur l'interdiction des mutilations génitales féminines non seulement criminalise la pratique, mais rend également illégal le fait d'emmener des filles à l'étranger pour subir ces mutilations, et a créé un fonds de protection et de soutien aux victimes. Cependant, l'efficacité de la loi dépend de son application. En Sierra Leone, malgré l'existence de la loi, l'influence des sociétés secrètes traditionnelles comme le Bundu reste forte, rendant l'application difficile. Ainsi, la loi doit être accompagnée d'une surveillance communautaire robuste, de mécanismes de signalement et de réseaux de soutien social pour les familles qui refusent ces pratiques.

Les médias, en particulier la radio et les réseaux sociaux, jouent un rôle d'amplificateur. En Somalie, la série radiophonique Dhaxanreeb (Avertissement) a déclenché un débat national en racontant l'histoire d'une famille plongée dans la tragédie à cause des complications liées à l'excision de leur fille. En Égypte, la campagne #StopFGM sur les réseaux sociaux a permis à la jeune génération de partager ouvertement ses opinions, créant une pression de l'opinion publique au-delà des frontières géographiques. Le point commun de ces stratégies est de transformer le discours abstrait des droits humains en questions de santé, de bien-être et de religion directement liées à la communauté.

Compte à rebours : le défi du précipice financier et du rebond systémique

Cependant, l'optimisme du moment présent doit être tempéré par une réalité austère. La déclaration conjointe lance un avertissement clair : à l'approche de 2030, des décennies de progrès sont menacées par le déclin des investissements et du soutien mondiaux. Ce n'est pas une exagération. De multiples indicateurs montrent que l'attention de la communauté internationale sur cette question est détournée par d'autres crises sans cesse émergentes — le changement climatique, les conflits régionaux et les récessions économiques captent la majeure partie de l'attention politique et des budgets d'aide.

Les données financières parlent d'elles-mêmes. Les fonds alloués par le Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP) et l'UNICEF à des projets spécifiques visant à prévenir les mutilations génitales féminines et à protéger les filles montrent une tendance à la stagnation, voire à des réductions locales, entre 2023 et 2025. Un responsable de projet des Nations Unies en Afrique de l'Ouest, ayant requis l'anonymat, a révélé que leur budget de mobilisation communautaire pour 2025 avait été réduit de 15 %, ce qui a entraîné une couverture de moins de 100 villages sur les 150 initialement prévus pour les activités de sensibilisation. Lorsque nous partons, les anciens des communautés qui commençaient à douter reviennent souvent à leurs anciennes pratiques. La fragilité des progrès pilotés par des projets est ainsi clairement exposée. Une déclaration estime qu'un investissement de 2,8 milliards de dollars serait nécessaire pour prévenir 20 millions de cas de mutilations et générer un retour sur investissement de 28 milliards de dollars. Mais pour l'instant, même ce montant relativement modeste est difficile à réunir intégralement.

Un défi plus insidieux et dangereux réside dans la tendance à la contre-réaction systémique et à la médicalisation. Dans certains pays du Moyen-Orient, on observe un transfert de la pratique des mutilations vers des établissements médicaux, où des médecins les effectuent sous anesthésie, en les qualifiant de mutilations légères ou médicalisées. Certains présentent cela comme une solution de compromis visant à réduire les préjudices. L'OMS et les organisations de défense des droits humains ont fermement rejeté cette approche, soulignant que toute forme de mutilation constitue une violation des droits humains, et que la pratiquer dans un cadre médical non seulement ne supprime pas sa nature nocive, mais risque au contraire de légitimer et de perpétuer cette pratique en lui conférant une apparence scientifique. Ce discours érode la clarté morale du mouvement abolitionniste.

De plus, le tournant conservateur de l'environnement politique mondial exerce également une influence. Dans certains pays populaires, les traditionalistes et nationalistes locaux stigmatisent les efforts internationaux contre les mutilations génitales féminines comme un impérialisme culturel occidental, incitant la population à les défendre comme un bastion pour préserver la culture traditionnelle. Dans un contexte de ressources limitées et de difficultés d'emploi, ce récit est particulièrement mobilisateur. Le retrait des financements de la communauté internationale pourrait précisément renforcer ce discours, isolant les militants locaux en les présentant comme des agents de puissances étrangères.

Champ de bataille futur : Stratégies d'investissement, de localisation et de centres pour survivants.

Face à un carrefour, la voie future de l'action nécessite plus de précision et de résilience. Les données sur le retour sur investissement fournissent l'argument économique le plus convaincant : pour chaque dollar investi dans l'élimination des mutilations génitales féminines, un retour de 10 dollars est généré. Ce retour se manifeste par des économies sur les dépenses de santé, une productivité accrue des femmes, et une réduction de la mortalité maternelle et néonatale. Pour convaincre les ministères des finances et les agences de donateurs, il est essentiel de transformer ces avantages sociaux à long terme en modèles économiques quantifiables.

La stratégie doit être davantage localisée et autonomiser les jeunes. La prochaine génération est la clé du changement. Au Soudan, le mouvement Salima, dirigé par de jeunes activistes, utilise TikTok et Instagram pour créer de courtes vidéos et de la musique en langue locale, s'adressant directement à leurs pairs et redéfinissant les notions d'honneur et de beauté. Ces créations locales ont souvent un impact plus profond que les brochures produites par les organisations internationales. Les investissements devraient être directement acheminés vers ces réseaux de jeunes de base et vers les organisations dirigées par des survivantes, dont les histoires et le leadership sont les plus convaincants.

Enfin, il est essentiel de placer le soutien aux survivantes au cœur des actions. Plus de 230 millions de survivantes ont besoin de bien plus que de la sympathie ; elles nécessitent un accès à des services médicaux de qualité, non discriminatoires, incluant des soins gynécologiques spécialisés, un soutien psychologique et, si nécessaire, des interventions chirurgicales reconstructives. Dans des pays comme la France et les États-Unis, des cliniques intégrées dédiées aux survivantes offrent des modèles exemplaires. Parallèlement, pour les filles et les familles confrontées à l'exclusion sociale, voire à la violence, en raison de leur refus de l'excision, la mise en place de maisons d'accueil sécurisées, de bourses d'études et de systèmes d'aide juridique constitue un filet de sécurité sociale essentiel pour consolider les avancées vers l'abolition.

L'objectif de 2030 est à portée de main, mais semble pourtant lointain. Le destin de 4.5 millions de filles repose sur le choix de la communauté internationale : continuer à investir ou laisser l'attention dériver. Ce n'est pas une bataille que l'on peut quitter après avoir déclaré la victoire. Comme l'a dit un militant travaillant au Kenya depuis vingt ans : il ne s'agit pas de démolir un mur, mais de changer la texture d'un sol. La transformation du sol nécessite une humidité et des nutriments constants, sinon toutes les nouvelles pousses risquent de flétrir. La déclaration conjointe des six dirigeants des Nations Unies est un signal d'alarme concentré. Après le son de la cloche, vient un silence qui doit être comblé par l'action.