Gambie v. Myanmar : une bataille pour la justice internationale et le sort des Rohingyas promue par les petits États
19/01/2026
Dans la salle d'audience de la Cour internationale de justice de La Haye, l'atmosphère est lourde. Le 16 janvier 2026, face aux juges en robe noire, le représentant du Myanmar, Ko Ko Hlaing, répète d'un ton ferme un argument central : le Myanmar n'a pas l'obligation de rester les bras croisés face aux terroristes qui sévissent dans le nord de l'État d'Arakan. Derrière ces mots se cache la réalité de la survie de plus de 700 000 réfugiés rohingyas dans les camps de réfugiés surpeuplés du Bangladesh, ainsi que sept années de lutte juridique menée par un petit pays d'Afrique de l'Ouest, la Gambie.
Ce procès, considéré comme l'affaire de génocide la plus suivie du 21e siècle, redéfinit les limites de l'intervention judiciaire internationale. Alors que la junte militaire birmane justifie la répression violente de 2017 par des opérations antiterroristes, l'équipe d'avocats de la Gambie tente de prouver que les villages incendiés, les viols à grande échelle et les expulsions systématiques constituent des crimes tels que définis par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948.
L'affrontement au tribunal : Définition juridique et atrocités réelles
Le récit de la « lutte contre le terrorisme » et les stratégies juridiques en Birmanie.
La stratégie de défense du Myanmar est claire et impitoyable. Koko Hlaing a souligné devant le tribunal que l'opération militaire de 2017 était une réponse nécessaire aux attaques de l'Armée du Salut des Rohingyas, relevant d'une opération légitime de nettoyage — un terme militaire spécifique aux opérations de contre-insurrection ou de lutte contre le terrorisme. Il a accusé la Gambie de ne pas avoir satisfait à la charge de la preuve, affirmant que ses allégations étaient basées sur des accusations non vérifiées et une image floue des faits, plutôt que sur des preuves rigoureuses.
Cette défense s'appuie sur un récit soigneusement construit : le gouvernement birman a longtemps qualifié les Rohingyas de Bengalis venus du Bangladesh, bien que de nombreuses familles vivent en Birmanie depuis plusieurs générations. Depuis l'adoption de la Loi sur la citoyenneté en 1982, la grande majorité des Rohingyas se sont vu retirer leur citoyenneté, devenant l'une des plus grandes populations apatrides au monde. Cette marginalisation systémique a fourni une base idéologique aux violences ultérieures.
L'équipe juridique du Myanmar a tenté de limiter les discussions à un niveau étroit d'actions spécifiques, évitant les contextes plus larges de la politique nationale et de l'histoire. Hlaing a averti : "Déterminer un génocide laissera une tache indélébile sur notre pays et son peuple." Cette phrase révèle la véritable préoccupation du Myanmar – non seulement la responsabilité légale, mais aussi la réputation nationale et la position historique.
La chaîne de preuves de la Gambie et l'argument de l'"intention d'extermination".
Les accusations de la Gambie construisent un récit historique plus vaste. Dans son exposé d'ouverture, le procureur général Dawda Jallow a dépeint une image de persécution s'étalant sur plusieurs décennies : les Rohingyas ont enduré des décennies de persécutions terribles et des années de propagande déshumanisante, culminant finalement en 2016 et 2017 pour se transformer en une "opération de nettoyage" brutale et génocidaire.
L'équipe d'avocats de la Gambie, comprenant l'expert en droit international Philippe Sands, a avancé un argument juridique clé : l'intention génocidaire est la seule déduction raisonnable qui puisse être tirée du schéma de comportement du Myanmar. Ils ont cité les conclusions de la Mission d'établissement des faits créée par le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies, dont le rapport documente en détail les atrocités à grande échelle commises par les forces de sécurité du Myanmar et recommande de poursuivre les hauts dirigeants militaires pour génocide.
Les preuves montrent que la violence ne cible pas seulement les combattants, mais vise systématiquement les civils - femmes, enfants, personnes âgées - dont les villages sont brûlés et les vies anéanties. Sands a interrogé devant le tribunal : comment ces actes peuvent-ils être interprétés comme de la lutte antiterroriste ? Lorsque les massacres sont aussi étendus et les caractéristiques des victimes aussi claires, la seule explication raisonnable est l'intention d'éliminer un groupe spécifique.
La responsabilité des petits pays : pourquoi la Gambie se trouve à l'avant-garde de la justice internationale
De victime à défenseur : une transformation de rôle
Le rôle de la Gambie, ce petit pays d'Afrique de l'Ouest dans cette affaire, donne à réfléchir. Avec une population de seulement un peu plus de 2 millions d'habitants et une économie limitée, elle est géographiquement éloignée du Myanmar de milliers de kilomètres, sans lien historique direct. Pourtant, c'est précisément ce pays qui a été le premier, en 2019, à intenter une action contre le Myanmar devant la Cour internationale de Justice, l'accusant d'avoir violé la Convention sur le génocide.
Le ministre Jallow a expliqué la motivation de cette action : un sens des responsabilités, né de l'expérience propre de la Gambie sous un régime militaire. Derrière cette formulation se cache l'effort des pays du Sud global pour rechercher un plus grand pouvoir de parole dans le système judiciaire international. L'action de la Gambie a reçu le soutien de l'Organisation de la coopération islamique, composée de 57 pays, montrant l'inquiétude collective du monde musulman face à la situation difficile des Rohingyas.
D'un point de vue juridique, la poursuite de la Gambie est fondée sur l'article 9 de la Convention sur le génocide : les différends entre États parties peuvent être soumis à la Cour internationale de justice. Bien que le Myanmar ait contesté la qualité pour agir de la Gambie, estimant qu'elle n'avait pas de lien direct avec le différend, la Cour a rejeté cet argument en 2022, confirmant que tout État partie a le droit de poursuivre un autre État partie pour le respect de la Convention. Cette décision renforce la nature de la compétence universelle de la Convention, selon laquelle la préoccupation du génocide transcende les relations bilatérales et devient une responsabilité commune de la communauté internationale.
Choix stratégiques dans le paysage judiciaire international.
Le choix de la Gambie reflète une nouvelle dynamique dans la politique judiciaire internationale. Traditionnellement, ce type d'affaires majeures relatives aux droits de l'homme était principalement porté par les grandes puissances occidentales ou les agences des Nations Unies. Cependant, ces dernières années, les pays de taille moyenne et petite, en particulier ceux du Sud global, commencent à utiliser plus activement les mécanismes juridiques internationaux pour promouvoir des agendas diplomatiques conformes à leurs propres valeurs et intérêts.
L'analyse montre que la Gambie a plusieurs considérations derrière cette initiative : améliorer son image internationale, consolider sa position de leader dans le monde islamique, et renforcer son engagement envers l'État de droit et les droits de l'homme dans la politique intérieure. Parallèlement, il s'agit également d'une diplomatie à fort impact et relativement peu coûteuse — exercer une pression par des voies juridiques pour éviter une confrontation politique ou militaire directe.
Multiples voies judiciaires : le paysage complexe de la responsabilité internationale.
Complémentarité et différences entre la Cour internationale de Justice et la Cour pénale internationale.
La Haye mène en réalité deux procédures judiciaires parallèles contre le Myanmar. Outre le procès entre États devant la Cour internationale de justice (CIJ), la Cour pénale internationale (CPI) a également, fin 2024, émis une demande de mandat d'arrêt contre le général Min Aung Hlaing, le chef de l'armée du Myanmar, l'accusant de crimes contre l'humanité.
Ces deux tribunaux sont de nature différente : la CIJ traite des différends entre États, dont les décisions ont une influence politique et juridique, mais manquent d'un mécanisme d'exécution directe ; la CPI, quant à elle, poursuit la responsabilité pénale individuelle, pouvant théoriquement conduire à des arrestations et des procès, mais nécessite la coopération des États membres. Cette double approche reflète les efforts complets de la communauté internationale pour rendre des comptes sur la crise au Myanmar, et expose également le caractère fragmenté du système judiciaire international.
L'intervention de la CPI repose sur une innovation juridique importante : bien que le Myanmar ne soit pas partie au Statut de Rome, le Bangladesh l'est. Étant donné qu'une partie des actes criminels (tels que la déportation) se sont produits sur le territoire du Bangladesh ou ont affecté ses ressortissants, la CPI affirme avoir compétence sur ces crimes. Ce principe de lien territorial élargit le champ de compétence potentiel de la Cour, offrant ainsi une nouvelle voie pour poursuivre les crimes commis par des ressortissants d'États non parties.
Compétence universelle et « voie argentine ».
La troisième voie judiciaire s'ouvre à Buenos Aires. Sur la base du principe de compétence universelle, les tribunaux argentins examinent une autre affaire concernant les atrocités commises contre les Rohingyas au Myanmar. Ce principe permet aux juridictions nationales de poursuivre des crimes internationaux graves, quel que soit le lieu du crime ou la nationalité des auteurs.
L'affaire argentine a été initiée par des organisations locales de défense des droits de l'homme, s'inspirant de l'expérience antérieure de poursuites réussies pour les crimes de la guerre civile espagnole. Bien que ce type de cas rencontre d'énormes obstacles politiques et pratiques, ils symbolisent une idée : des crimes tels que le génocide sont des crimes contre l'humanité tout entière, et les tribunaux de n'importe quel pays ont le droit d'intervenir.
Les multiples voies judiciaires créent un effet cumulatif de responsabilisation, même si les progrès des affaires individuelles sont lents ou entravés, la pression globale continue d'augmenter. Cette stratégie juridique multidimensionnelle rend difficile pour la junte militaire birmane d'échapper complètement à l'examen, tout en offrant aux victimes davantage de canaux potentiels pour rechercher la justice.
Écho plus large : comment les cas façonnent les normes internationales
Valeur de précédent pour des affaires similaires.
La communauté juridique internationale suit de près cette affaire, car elle pourrait établir un précédent important pour d'autres accusations similaires. L'impact le plus direct pourrait se manifester dans l'affaire où l'Afrique du Sud a poursuivi Israël devant la Cour internationale de Justice pour ses actions à Gaza. Les deux affaires concernent l'application de la Convention sur le génocide et accusent des États d'avoir une intention génocidaire dans leurs opérations militaires.
Les normes de preuve, les interprétations juridiques et les règles procédurales établies dans l'affaire du Myanmar seront très probablement invoquées dans les affaires ultérieures. En particulier, l'argumentation concernant l'intention de destruction – comment déduire l'intention d'éliminer un groupe spécifique à partir d'une série d'actions – constituera un point de référence crucial pour les procédures similaires à venir.
C'est également la première affaire de génocide jugée par la Cour internationale de Justice depuis plus de dix ans, offrant aux juges l'opportunité d'affiner la jurisprudence concernant la définition du génocide et les normes de preuve. La formulation de la Convention de 1948 est relativement large, et son application concrète nécessite une interprétation judiciaire. La décision dans l'affaire concernant le Myanmar pourrait préciser l'interprétation de concepts clés tels que l'intention et la destruction partielle, influençant ainsi la pratique du droit international des droits de l'homme pour les décennies à venir.
Interaction entre la justice internationale et la géopolitique.
Cette affaire met également en lumière les interactions complexes entre la justice internationale et la géopolitique. La Chine et la Russie, en tant que membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies, ont toujours exprimé des réserves à l'égard des actions fermes visant le Myanmar, atténuant ou opposant leur veto à plusieurs résolutions connexes. Cette politique des grandes puissances a influencé les efforts de responsabilisation au niveau des Nations Unies, obligeant les défenseurs à se tourner vers des institutions judiciaires relativement indépendantes telles que la Cour internationale de Justice.
Parallèlement, le procès coïncide avec des bouleversements politiques majeurs en Birmanie. Après le coup d'État militaire de 2021, le gouvernement élu dirigé par Aung San Suu Kyi a été renversé. Cette lauréate du prix Nobel de la paix, qui s'était personnellement rendue à La Haye pour défendre la Birmanie, se trouve désormais emprisonnée. Le changement de régime n'a pas modifié la position fondamentale de l'armée, mais a au contraire rendu le dialogue international plus difficile.
Le coût humanitaire de la crise des réfugiés continue d'augmenter. Environ 1,2 million de Rohingyas sont entassés dans des camps temporaires du district de Cox's Bazar au Bangladesh, vivant dans des conditions surpeuplées et insalubres. Des groupes armés recrutent des enfants, et des filles âgées d'à peine 12 ans sont contraintes à la prostitution. En 2024, l'administration Trump a soudainement réduit drastiquement l'aide étrangère, entraînant la fermeture de milliers d'écoles dans les camps et la mort d'enfants par famine. Ces souffrances réelles constituent l'arrière-plan cruel des débats judiciaires.
Le long chemin de la justice et la lutte inachevée.
L'audience de la Cour internationale de justice s'est terminée le 29 janvier, mais le verdict final n'est pas attendu avant fin 2026. Quel que soit le résultat, ce processus a déjà eu un impact : il a placé les souffrances des Rohingyas au centre de l'attention internationale, établi un dossier factuel détaillé et testé l'efficacité des mécanismes de justice internationale pour tenir les grandes puissances responsables.
Le Myanmar s'est engagé à rapatrier les personnes de l'État Rakhine actuellement hébergées dans les camps de réfugiés au Bangladesh, mais les progrès réels sont minimes. Des facteurs externes tels que la pandémie de COVID-19 sont utilisés comme prétexte pour retarder le processus, mais l'obstacle central reste l'absence de volonté politique et de garanties de sécurité. Sans citoyenneté, sans protection des droits et sans engagement à rendre des comptes, tout rapatriement pourrait replonger les Rohingyas dans un cycle de persécution.
L'affaire Gambie c. Myanmar pourrait finalement ne pas aboutir à une condamnation claire et nette pour génocide. La Cour internationale de justice applique des critères de preuve extrêmement élevés, exigeant des preuves concluantes d'une intention spécifique de détruire en tout ou en partie un groupe. Toutefois, même si ce seuil le plus élevé n'est pas atteint, la Cour pourrait toujours conclure que le Myanmar a violé d'autres obligations de la Convention sur le génocide, telles que la prévention des persécutions et la punition des auteurs.
La véritable signification de ce procès va peut-être au-delà du verdict juridique lui-même. Il montre comment un petit pays peut utiliser le droit international pour contester les actes illégaux d'une grande puissance ; il enregistre les détails des atrocités historiques, empêchant leur déni ou leur oubli ; il offre aux victimes une plateforme pour faire entendre leur voix, même si la justice tarde à venir.
Dans la salle d'audience de La Haye, aux Pays-Bas, les débats juridiques se déroulent dans un langage froid et technique. Mais dans les camps de réfugiés du Bangladesh, l'attente des Rohingyas se poursuit. Leur destin ne dépend pas seulement du verdict des juges, mais aussi de la volonté de la communauté internationale à transformer les principes juridiques en engagements politiques durables. Lorsque les avocats de la Gambie citent le préambule de la Convention sur le génocide — pour garantir que de telles atrocités ne se reproduisent plus — ils nous rappellent que ce procès ne concerne pas seulement le passé, mais aussi l'avenir que nous voulons construire.