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Uvira change de mains : la géo-crise de l'est de la RDC derrière un « retrait »

20/01/2026

Le dernier dimanche de mai, les jeeps de l'armée de la République démocratique du Congo (RDC) sont revenues dans les rues poussiéreuses d'Uvira. Pour Alain Ramazani, un habitant local, c'était la première fois depuis plus d'un mois qu'il revoyait l'uniforme des forces gouvernementales. Cependant, les applaudissements de bienvenue ont été interrompus par des tirs sporadiques, et l'air était chargé non seulement de poussière, mais aussi d'une lourde incertitude. Uvira, cette ville stratégique située dans la province du Sud-Kivu, à la frontière avec le Burundi, venait de vivre un changement de mains éclair : les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda, avaient annoncé un retrait unilatéral après un mois d'occupation, et l'armée congolaise ainsi que les milices pro-gouvernementales Wazalendo étaient immédiatement revenues.

En apparence, il s'agit d'un ajustement tactique dans le cadre d'un processus de paix parrainé par les États-Unis. Le M23 affirme que son retrait est une mesure de confiance demandée par Washington. Cependant, les coups de feu ne se sont pas arrêtés, et les déclarations de l'armée congolaise (RDC) sur la consolidation des positions et la garantie de la sécurité ressemblent davantage à une reconnaissance d'une situation fragile et instable. La reprise d'Uvira n'est en aucun cas la fin du conflit, mais plutôt une nouvelle note dans une guerre complexe qui dure depuis plus de 20 ans dans l'est de la RDC, profondément ancrée dans les rivalités entre puissances régionales et la lutte pour les ressources. Derrière cette bataille, on dénombre plus de 1 500 morts, 300 000 déplacés, et une zone de catastrophe humanitaire de niveau mondial, déchirée par plus de 100 groupes armés, laissant plus de 7 millions de personnes sans abri.

Uvira : bien plus qu'une ville perdue

Pour comprendre l'importance stratégique de la chute d'Uvira, il faut la replacer dans le contexte de l'effondrement général de l'est de la République démocratique du Congo, en particulier dans la province du Sud-Kivu. La chute de Bukavu, la capitale provinciale, en février de cette année, avait déjà gravement érodé l'autorité du gouvernement congolais dans le Sud-Kivu. Uvira, en tant que dernier bastion majeur du gouvernement dans cette province, a vu sa valeur symbolique et géopolitique pratique soudainement considérablement renforcée.

### Le corridor reliant l'Est et l'Ouest et le seuil du Burundi

La chute d'Uvira signifie que le groupe armé M23 a réussi à établir un large corridor d'influence traversant la région orientale. Ce corridor non seulement consolide le contrôle des rebelles sur des zones riches en minéraux, mais place également leurs forces militaires aux portes du Burundi voisin. Le Burundi maintient des troupes dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC) depuis des années, et les hostilités à Uvira ont instantanément transformé un conflit interne en une crise transnationale présentant un risque direct de débordement régional. Toute étincelle pourrait entraîner le Burundi plus profondément dans le conflit, voire déclencher une confrontation directe entre la RDC, le Rwanda, le Burundi et d'autres pays, réveillant le cauchemar de la guerre mondiale africaine de la fin des années 1990 au début des années 2000.

### Un moment étrange sous la médiation américaine

Un détail particulièrement ironique est que la prise d'Uvira par le M23 est survenue peu après que le président congolais Félix Tshisekedi et le président rwandais Paul Kagame se soient rencontrés à Washington sous les auspices de l'ancien président américain Donald Trump, réaffirmant l'accord de paix parrainé par les États-Unis. Cela équivaut à une gifle retentissante infligée aux efforts de médiation internationaux. Cela révèle clairement une réalité cruelle : sur le papier, les accords et la réalité sur le terrain dans l'est de la République démocratique du Congo sont deux mondes complètement disjoints. Les actions militaires des groupes rebelles ne sont pas liées par les processus diplomatiques et peuvent même exploiter ces processus comme couverture ou monnaie d'échange dans les négociations.

"Retraite stratégique" : sincérité ou jeu d'échecs ?

M23 a présenté son retrait d'Uvira comme une mesure unilatérale de confiance. Cette formulation en elle-même est empreinte de langage diplomatique et d'ambiguïté stratégique. En analysant ses actions, on peut discerner au moins trois objectifs potentiels.

### Une posture politique de recul pour mieux sauter

Tout d'abord, cela constitue sans aucun doute une réponse aux pressions internationales, notamment celles des États-Unis. Face aux accusations persistantes du gouvernement congolais, du groupe d'experts des Nations Unies et des États-Unis concernant le soutien rwandais aux rebelles, le M23 doit faire preuve d'une certaine flexibilité et d'une volonté de paix. Un retrait planifié, à un coût relativement faible, permet de gagner la faveur de la communauté internationale, en particulier des médiateurs, et de se positionner plus favorablement dans les négociations politiques. Cette manœuvre vise à se présenter comme un interlocuteur responsable, et non comme un simple fauteur de troubles.

### Ajustements militaires et intégration des ressources

Deuxièmement, d'un point de vue purement militaire, maintenir une ligne de front trop longue nécessite d'importantes ressources en troupes et en matériel. Uvira, située dans le Sud-Kivu, est éloignée de la zone de contrôle traditionnelle du M23 dans le Nord-Kivu. Après avoir pris le contrôle des points stratégiques locaux, démontré sa puissance militaire et potentiellement pillé ou consolidé des voies d'accès aux ressources, il est un choix tactique raisonnable de retirer volontairement certains avant-postes difficiles à défendre à long terme, de concentrer les forces et de consolider les zones centrales. Cela permet de rejeter le fardeau sur les forces gouvernementales de la RDC et les milices locales difficiles à contrôler, tout en reposant ses propres troupes pour se préparer au prochain cycle de conflit.

### Tester la stabilité des forces gouvernementales et des milices

Enfin, le retrait du M23 a laissé un vide de pouvoir et une situation de sécurité extrêmement chaotique à Uvira. Comme l'a souligné le responsable de Human Rights Watch, les armes sont omniprésentes dans la ville, les tirs proviennent de sources inconnues, et les relations entre l'armée gouvernementale et les milices Wazalendo sont délicates et complexes. Rendre un tel problème épineux équivaut en réalité à poser un défi de gouvernance au gouvernement de la République démocratique du Congo. Si le gouvernement ne parvient pas à contrôler efficacement la situation et à rétablir l'ordre, et que des conflits ou atrocités internes éclatent, le M23 pourrait facilement imputer la responsabilité à l'incapacité du gouvernement et revenir en sauveur si nécessaire à l'avenir. Il s'agit essentiellement d'un test de résistance.

Les milices « Wazalendo » et l'armée gouvernementale : une alliance fragile

Dans le groupe retournant à Uvira, les miliciens Wazalendo marchent aux côtés des forces gouvernementales, un phénomène qui mérite une grande attention. Wazalendo signifie "patriote" en swahili, et il s'agit d'une vaste alliance de milices pro-gouvernementales qui a émergé ces dernières années dans l'est de la République démocratique du Congo. Leur apparition reflète directement l'incapacité des forces régulières de la RDC à faire face à des rebelles bien équipés et bien entraînés comme le M23.

### Le Dilemme de l'Armée Régulière et l'Émergence des Milices

L'armée de la République démocratique du Congo (FARDC) est depuis longtemps confrontée à des problèmes de financement insuffisant, d'équipements obsolètes, de manque de formation et de faible moral. Face au M23, qui bénéficie d'un soutien extérieur, elle a subi de nombreux revers sur le champ de bataille. Par conséquent, le gouvernement a dû recourir, voire armer, des milices locales pour combler le vide sécuritaire et mener des combats par procuration. La composition des milices Wazalendo est complexe, incluant des groupes d'autodéfense locaux, d'anciens rebelles reconvertis, etc., leur discipline et leur commandement unifié restant toujours une source majeure de préoccupation.

### Le risque de l'épée à double tranchant

Introduire des milices est une épée à double tranchant. À court terme, elles fournissent des effectifs et des connaissances locales indispensables, utiles dans la guerre de guérilla et la guerre d'usure. Mais à long terme, elles exacerbent la fragmentation des forces armées dans la région orientale. Ces groupes miliciens ont leurs propres revendications politiques et économiques, et leurs relations avec le gouvernement central ne sont pas stables. Les tirs inexpliqués qui persistent dans la ville d'Uvira sont une illustration frappante de cette alliance fragile et des risques de perte de contrôle. Une fois que la pression de l'ennemi commun, le M23, s'atténue, la probabilité de conflits entre ces groupes miliciens, ainsi qu'entre les milices et l'armée gouvernementale, pour le contrôle territorial et le pouvoir, augmentera considérablement.Le gouvernement, en s'appuyant sur les milices pour reconquérir les territoires perdus, pourrait également semer les graines de futurs conflits internes.

Le rôle du Rwanda : un « saboteur clé » du processus de paix ?

Toute analyse approfondie du conflit dans l'est de la République démocratique du Congo ne peut ignorer le Rwanda. Le gouvernement congolais, le groupe d'experts des Nations Unies et les agences de renseignement américaines ont à plusieurs reprises publié des rapports accusant le gouvernement rwandais de fournir un soutien complet au M23, incluant armes, munitions, formation et même un appui militaire direct. Les données montrent que le M23 est passé de quelques centaines de membres en 2021 à environ 6500 combattants aujourd'hui. Sans un soutien externe systématique, une telle expansion serait difficilement imaginable.

### Zone tampon de sécurité et contrôle des ressources

Le soutien du Rwanda aux groupes armés de l'est de la République démocratique du Congo (RDC) a des racines historiques et stratégiques profondes. Après le génocide rwandais de 1994, un grand nombre de militants hutus (y compris les forces ayant perpétré le génocide) se sont enfuis dans les forêts de l'est de la RDC, constituant une menace sécuritaire à long terme pour le gouvernement actuel, dominé par les Tutsis. Soutenir des groupes armés comme le M23 (principalement composé d'ethnie tutsi) est une stratégie des autorités de Kigali pour établir une zone tampon sécurisée en RDC et combattre les groupes armés hostiles. De plus, les riches ressources minérales de l'est de la RDC, telles que le coltan, la cassitérite et l'or, représentent également une énorme tentation. En contrôlant les zones minières par l'intermédiaire de groupes armés mandataires, les intérêts rwandais peuvent en tirer d'importants bénéfices économiques.

### Dénis diplomatiques et réalités sur le terrain

Malgré les condamnations généralisées de la communauté internationale, le gouvernement rwandais a toujours catégoriquement nié son soutien au M23, accusant en retour le gouvernement de la République démocratique du Congo (RDC) de collaborer avec des groupes armés menaçant la sécurité du Rwanda. Ce déni persistant, face aux preuves évidentes de soutien sur le terrain, constitue le paradoxe et l'obstacle les plus fondamentaux au processus de paix dans l'est de la RDC. Tant que les calculs stratégiques du Rwanda ne changent pas et que son soutien aux groupes armés par procuration ne cesse pas, toute négociation de paix entre le gouvernement congolais et le M23 ne sera que superficielle, incapable de s'attaquer aux facteurs clés du conflit. Si les médiateurs externes, tels que les États-Unis, ne peuvent ou ne veulent pas exercer une pression suffisante sur le Rwanda pour modifier son comportement, tous les accords de paix risquent de rester lettre morte.

Conclusion : Après Uvira, la paix reste encore lointaine.

Le drapeau d'Uvira a été changé à nouveau, mais les nuages de la guerre ne se sont pas dissipés. L'expérience dramatique de cette ville est un microcosme de la crise dans l'est de la République démocratique du Congo : l'impuissance de la médiation internationale, la brutalité des guerres par procuration régionales, la fragmentation de la souveraineté nationale et les souffrances infinies endurées par la population ordinaire.

Les forces gouvernementales de la RDC sont retournées à Uvira, ce qui représente au mieux une récupération tactique, loin d'apporter une sécurité stratégique. Le retrait du M23 ressemble davantage à un mouvement flexible sur l'échiquier stratégique, ses forces armées principales restant intactes et contrôlant de vastes territoires et ressources. L'alliance instable entre l'armée gouvernementale et les milices Wazalendo plante le décor de futurs conflits internes. Des coups de feu sporadiques rappellent que le contrôle réel est loin d'être atteint.

En regardant plus loin, tant que les contradictions structurelles entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, fondées sur les craintes sécuritaires, la compétition géopolitique et le pillage des ressources, ne sont pas résolues, l'est de la RDC ne connaîtra jamais une paix durable. La présence de plus de 100 groupes armés se partageant ce territoire riche en ressources et marqué par l'absence de l'État signifie que la forme des conflits peut évoluer, mais leur essence persistera. Le M23 pourrait négocier ou s'éteindre, mais de nouveaux groupes armés émergeront, perpétuant ce cycle tragique.

La communauté internationale, en particulier les États-Unis qui possèdent une influence de médiation, est confrontée à un choix difficile : continuer à promouvoir des accords de cessez-le-feu fragiles facilement déchirés par les actions sur le champ de bataille, ou doit-elle faire face et résoudre le rôle central des pays de la région - en particulier le Rwanda - dans le conflit ? Pour les millions de personnes déplacées en République démocratique du Congo, la réponse à la question de savoir quand les tirs à Uvira cesseront définitivement semble toujours cachée dans un brouillard plus lointain que l'horizon oriental.