Le président par intérim de la Syrie rencontre Moscou avec Poutine : la poursuite des négociations sur les bases militaires russes et la remodelage du Moyen-Orient
29/01/2026
Le 28 janvier 2026, l'avion spécial du président intérimaire syrien, Ahmad Chareh, a atterri à l'aéroport de Vnoukovo à Moscou. Il s'agit de sa deuxième visite au Kremlin en quatre mois, après avoir dirigé les forces rebelles pour renverser le régime de Bachar el-Assad en décembre 2024 et effectué sa première visite en Russie en octobre 2025. L'ordre du jour des discussions avec le président russe Vladimir Poutine est clair et sensible : dans le contexte du changement de régime en Syrie et de la chute d'un allié traditionnel de la Russie, redéfinir la présence militaire russe à long terme en Syrie, en particulier l'avenir de la base aérienne de Hmeimim sur la côte méditerranéenne et de la base navale de Tartous. Cette rencontre ne concerne pas seulement la normalisation des relations bilatérales, mais touche également à la pérennité du point d'appui stratégique russe au Moyen-Orient, ainsi qu'à la difficile équilibre diplomatique de la Syrie entre les États-Unis et la Russie dans l'ère post-guerre civile.
La contraction stratégique de Moscou et la défense de ses intérêts fondamentaux.
Une semaine avant les pourparlers, le ministère russe de la Défense a discrètement achevé le retrait de ses troupes de l'aéroport de Qamichli, dans le nord-est de la Syrie. Cet aéroport, situé dans une zone contrôlée par les Kurdes et occupé depuis fin 2019 dans le cadre d'un accord russo-turc, marque la fin de l'influence militaire russe locale. Des analystes soulignent que ce retrait représente un ajustement pragmatique de Moscou face aux réalités géopolitiques. Les récentes opérations militaires des forces gouvernementales syriennes ont fait perdre aux Forces démocratiques syriennes, dominées par les Kurdes, de vastes territoires dans le nord-est. Le maintien des troupes russes à Qamichli n'avait plus de valeur stratégique et risquait au contraire de les entraîner dans le conflit entre l'armée syrienne et les forces kurdes.
Cependant, la contraction ne signifie en aucun cas l'abandon. Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, a clairement indiqué avant la réunion que toutes les questions concernant la présence de nos troupes en Syrie seraient discutées lors des négociations. Les demandes centrales de la Russie sont claires et non négociables : préserver les bases de Hmeimim et de Tartous. Ces deux installations sont les seules bases militaires officielles de la Russie en dehors du territoire des anciennes républiques soviétiques, constituant la pierre angulaire de sa projection de puissance en Méditerranée et au Moyen-Orient, ainsi que de la sécurisation de la route sud pour la flotte de la mer Noire. Hmeimim déploie des chasseurs Su-35 et Su-34 ainsi que des systèmes de défense aérienne S-400, tandis que Tartous est la seule station de soutien logistique et technique de la marine russe en Méditerranée. D'un point de vue stratégique, les perdre signifierait une réduction significative des dividendes géopolitiques obtenus par la Russie depuis son intervention militaire en Syrie en 2015.
Poutine a délibérément évité les sujets militaires dans son discours public, mettant plutôt l'accent sur la coopération économique. Je sais que la Syrie a beaucoup à reconstruire, et nos opérateurs économiques, y compris le secteur de la construction, sont prêts à participer à ce travail conjoint. Cette déclaration constitue une stratégie de négociation soigneusement élaborée : lier la pérennité des bases militaires aux intérêts économiques de la Russie dans la reconstruction post-conflit en Syrie, ajoutant ainsi des atouts aux négociations. Les données montrent que 14 années de guerre civile ont causé des dommages estimés à plus de 400 milliards de dollars aux infrastructures syriennes, et les entreprises russes sont désireuses d'y obtenir une part.
La liste des revendications de Damas et la diplomatie d'équilibre.
L'agenda d'Ahmed Shar est également complexe et multidimensionnel. En public, il remercie la Russie pour son soutien à l'intégrité territoriale de la Syrie et salue le rôle historique de Moscou. Cependant, selon des informations divulguées aux médias par des sources du ministère syrien des Affaires étrangères, Shar a apporté à Moscou une liste détaillée couvrant les domaines de la sécurité, de la politique et de la justice.
La question la plus urgente et la plus délicate est l'extradition de Bachar al-Assad et de son épouse. Depuis sa chute en décembre 2024, cet ancien président bénéficie de la protection de Moscou, ce qui constitue le principal obstacle à la normalisation des relations entre les deux pays. Le gouvernement de Charey a à plusieurs reprises exigé publiquement son extradition, mais Peskov, interrogé par les journalistes, s'est contenté de répondre que la Russie ne commentait pas la question d'Assad. Assad n'est pas seulement un symbole, il représente également une menace réelle pour la sécurité. Selon des sources syriennes, Charey souhaite obtenir des garanties de la Russie pour empêcher que les hauts fonctionnaires de l'ancien régime et les militaires en exil à Moscou n'utilisent la Russie comme un refuge sûr pour financer ou organiser des attaques armées contre l'État syrien, en particulier dans les régions côtières.
Sur le plan de la sécurité, Chareh cherche à obtenir une implication plus profonde de la Russie dans les arrangements futurs pour le sud de la Syrie. Il a proposé de déployer des policiers militaires russes dans la province de Qouneitra, sur le plateau du Golan, pour servir de barrière contre les incursions transfrontalières israéliennes. Cela reflète les préoccupations du nouveau régime concernant la sécurité de la frontière sud et son intention d'utiliser la Russie pour contrebalancer Israël. Parallèlement, le gouvernement de Chareh souhaite ardemment que la Russie joue un rôle de coordination face aux frappes potentielles contre l'Iran. L'Iran ayant utilisé l'espace aérien syrien pour attaquer Israël, Damas craint que toute escalade du conflit entre les États-Unis et l'Iran ou entre Israël et l'Iran n'entraîne la Syrie dans le conflit.
La raison plus profonde est que le régime d'Assad marche sur une corde raide entre les États-Unis et la Russie. La veille de sa visite en Russie, le président américain Donald Trump a félicité Assad pour son grand respect et a déclaré que la situation en Syrie progressait très bien. Cette interaction à distance montre que Damas tente de maintenir une coopération nécessaire avec Moscou tout en faisant des avances à Washington pour obtenir une reconnaissance internationale plus large et une aide économique, évitant ainsi l'isolement diplomatique.
La situation kurde et le débordement du risque terroriste.
Poutine a félicité dans les pourparlers le processus de restauration de l'intégrité territoriale de la Syrie qui a pris de l'élan, ce qui est largement interprété comme une approbation tacite de la récente offensive de l'armée gouvernementale syrienne contre les forces kurdes dans le nord-est. Depuis fin 2025, l'armée gouvernementale syrienne a repris de vastes zones du nord et du nord-est aux forces kurdes, entraînant des changements significatifs dans la ligne de contrôle effective entre les deux parties.
Cependant, les avancées militaires ont créé un nouveau vide sécuritaire. Les Forces démocratiques syriennes, dominées par les combattants kurdes, ont géré pendant des années des dizaines de camps-prisons dans le nord-est, détenant au moins 10 000 extrémistes capturés de l'État islamique ainsi que leurs familles. Avec l'avancée des troupes gouvernementales et le retrait des forces kurdes, la gestion de ces centres de détention est tombée dans le chaos. Début janvier 2026, des rapports faisaient déjà état de plusieurs évasions. La France, le Royaume-Uni, l'Allemagne et les États-Unis ont conjointement appelé l'armée syrienne et les combattants kurdes à éviter tout vide sécuritaire qui profiterait aux terroristes de l'État islamique.
Actuellement, bien qu'un accord de cessez-le-feu existe entre l'armée gouvernementale syrienne et les forces kurdes, prolongé de 15 jours le 24 janvier, les deux parties s'accusent mutuellement de violations. Le retrait des troupes russes de Qamishli est interprété par Damas comme un geste de bonne volonté, montrant que Moscou n'interviendra pas directement dans le conflit entre le gouvernement syrien et les Kurdes ; d'autre part, cela reflète également la réticence de la Russie à assumer la responsabilité d'une éventuelle crise de sécurité locale. Les services de renseignement européens et américains estiment que l'effondrement de l'architecture sécuritaire dans le nord-est de la Syrie constitue l'un des risques les plus graves de retour du terrorisme au Moyen-Orient en 2026.
Recalibration du paysage de pouvoir au Moyen-Orient dans l'ère post-Assad.
La chute de Bachar el-Assad en décembre 2024 a porté un coup sévère à la politique moyen-orientale de la Russie. Moscou a investi d'importantes ressources militaires et diplomatiques pendant la guerre civile syrienne. Rien qu'entre 2015 et 2020, les forces russes ont effectué plus de 63 000 sorties de combat. L'effondrement du régime d'Assad a temporairement exposé les investissements considérables et les dispositions stratégiques de la Russie en Syrie à un risque de retour à zéro.
Mais le Kremlin a fait preuve d'une étonnante flexibilité pragmatique. Il a rapidement accueilli Assad tout en tendant une branche d'olivier au nouveau régime de Charet. Cette stratégie de double pari visait à préserver au maximum son influence. Les deux voyages de Charet à Moscou ont montré que, malgré le désaccord fondamental sur l'extradition d'Assad, les deux parties avaient de forts besoins pratiques pour faire avancer leurs relations. Pour Charet, la Russie est un partenaire potentiel de reconstruction et un levier de négociation avec l'Occident ; pour Poutine, la Syrie est une scène indispensable pour que la Russie, en tant que puissance mondiale, maintienne sa voix au Moyen-Orient.
Cette rencontre a également révélé les limites des capacités militaires russes. Alors que le conflit russo-ukrainien se poursuit, la présence militaire russe en Syrie a été réduite à un niveau permettant uniquement le maintien des bases clés. Les analystes soulignent que la Russie n'est plus en mesure d'intervenir massivement dans les conflits régionaux comme elle l'a fait en 2015, et que sa stratégie évolue de la projection de puissance vers le maintien de points d'appui. Hmeimim et Tartous ne sont pas seulement des installations militaires, mais aussi des symboles du statut de la Russie en tant qu'acteur des affaires du Moyen-Orient.
D'un point de vue plus large, la rencontre entre Charey et Poutine est le reflet de l'évolution continue de la configuration du pouvoir au Moyen-Orient. L'influence de l'Iran s'est relativement affaiblie en raison de la contraction de son réseau d'acteurs régionaux ; la Turquie a consolidé sa sphère d'influence dans le nord de la Syrie ; tandis que les États-Unis, bien qu'ayant réduit leur présence militaire directe, maintiennent leur influence en soutenant les forces kurdes et en engageant des contacts avec le régime de Charey. En maintenant des relations à la fois avec les anciennes et les nouvelles puissances, la Russie tente de préserver ses atouts géopolitiques dans cette situation complexe.
Sous les lumières de la salle Saint-Georges du Kremlin à Moscou, la poignée de main entre Poutine et Chare a été figée par l'objectif. Aucun des deux n'a publiquement évoqué de bases militaires ou d'Assad, mais tous les sujets clés ont été âprement discutés lors des pourparlers à huis clos. Les résultats des négociations détermineront si les navires de guerre russes pourront continuer à accoster à Tartous, si les avions militaires russes pourront continuer à décoller de Hmeimim pour patrouiller en Méditerranée, et si le régime de Chare pourra trouver un équilibre entre stabilité interne et reconnaissance extérieure. Sur le sol syrien, les cicatrices de la guerre ne sont pas encore refermées, et un nouveau jeu de pouvoir a déjà commencé. Cette rencontre n'est pas un aboutissement, mais un autre chapitre, plein de calculs et de compromis, dans le processus long et sinueux de réorganisation du pouvoir dans l'ère post-guerre civile.