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La vision pakistanaise d'une « OTAN islamique » : ambitions géographiques et dilemme réel

20/01/2026

En mai 2024, lors d'une conférence sur la sécurité à Islamabad, le ministre de la Défense du Pakistan, Khawaja Asif, a proposé une initiative suffisamment significative pour bouleverser la configuration géopolitique du monde islamique. Il a publiquement appelé à étendre l'accord de défense stratégique bilatéral existant entre le Pakistan et l'Arabie saoudite en une alliance de sécurité collective multilatérale, incluant la Turquie et d'autres pays musulmans volontaires. Asif a employé des termes incisifs, citant la montée de la menace sioniste comme principal argument, et a mis en garde contre la vulnérabilité stratégique à laquelle fait face le monde islamique fragmenté. Il a déclaré que le Pakistan était prêt à jouer un rôle de leadership dans ce cadre.

Cette proposition, rapidement étiquetée par le monde extérieur comme une "OTAN islamique", ne vient pas de nulle part. Elle agit comme un prisme, reflétant l'anxiété stratégique du Pakistan face aux bouleversements de l'ordre régional, son désir de remodeler son identité, ainsi que les intentions complexes d'une puissance nucléaire cherchant à repositionner son leadership dans le monde musulman. Cependant, entre la conception et la réalité, se dressent des fossés profonds : les rancœurs historiques, les divergences d'intérêts actuels et les jeux de pouvoir des grandes nations.

Logique profonde de la proposition : Le calcul stratégique du Pakistan

Le Pakistan ne promeut pas cette idée d'alliance sur un coup de tête. Les analyses montrent qu'il s'agit d'une série de mesures stratégiques multiples, motivées par un mélange de besoins défensifs et d'ambitions offensives.

La principale motivation est le sentiment croissant d'insécurité. Le discours d'Asif fait clairement référence à la guerre à Gaza, à l'escalade continue du conflit par procuration entre l'Iran et Israël, ainsi qu'à la pression stratégique résultant de la normalisation des relations d'Israël avec certains pays arabes. Du point de vue d'Islamabad, le Moyen-Orient et l'Asie du Sud entrent dans une phase de turbulence accrue et à haut risque. Le déplacement du centre de gravité stratégique des États-Unis vers l'Indo-Pacifique et la diminution de leur volonté d'intervention militaire directe au Moyen-Orient ont suscité une inquiétude généralisée parmi les alliés régionaux quant à la fiabilité des garanties de sécurité. Lorsque le parapluie de protection traditionnel devient incertain, la recherche d'un mécanisme de sécurité collective endogène devient une option logique.

Deuxièmement, le Pakistan vise à combler le vide dans l'architecture stratégique du monde islamique. Les plateformes existantes, telles que l'Organisation de la coopération islamique (OCI), se limitent principalement à la coordination diplomatique et au soutien politique, manquant de clauses contraignantes en matière de coopération militaire et de défense collective. Cela conduit les pays musulmans à agir souvent de manière isolée, voire à se contrecarrer mutuellement, face à des crises de sécurité majeures. La proposition du Pakistan cible directement cette faiblesse structurelle, cherchant à établir une organisation concrète dotée de capacités de planification conjointe, de partage du renseignement, d'entraînement coordonné et même d'engagements de défense mutuelle. Sa logique centrale est de rechercher la dissuasion par l'unité, plutôt que la confrontation directe, visant à réduire la dépendance sécuritaire vis-à-vis des grandes puissances extérieures en renforçant la cohésion interne.

Plus crucial encore, le Pakistan considère cela comme une opportunité exceptionnelle de revitaliser son leadership régional. Le Pakistan se targue de posséder des atouts uniques pour assumer ce rôle de meneur : il est la seule puissance nucléaire du monde islamique, ses forces armées sont vastes et dotées d'une riche expérience opérationnelle ; il entretient des relations traditionnellement amicales avec l'Arabie Saoudite, la Turquie et les États du Golfe ; simultanément, il a habilement évité de s'engager directement dans les conflits terrestres au Moyen-Orient, préservant ainsi une image de neutralité de principe. Ce positionnement permet au Pakistan de se percevoir comme un partenaire de sécurité relativement détaché, plutôt que comme un acteur partisan profondément enlisé dans les luttes de factions régionales. En promouvant et en dirigeant une telle alliance, Islamabad espère inverser l'érosion de son influence, causée par ses difficultés économiques, ses dissensions politiques internes et son confrontation persistante avec l'Inde, afin de retrouver une position centrale dans le récit de la sécurité du monde musulman.

Obstacles réels insurmontables : le long chemin de l'idéal au consensus.

Bien que la proposition du Pakistan dessine un plan stratégique séduisant, les obstacles à sa mise en pratique sont presque aussi immenses que la conception elle-même. La concrétisation de cette OTAN islamique est loin de se résumer à une simple déclaration commune.

Le défi le plus fondamental réside dans les profondes et complexes divisions politiques et sectaires au sein du monde musulman. Les membres centraux potentiels envisagés – l'Arabie saoudite, la Turquie, l'Iran, le Pakistan – entretiennent des relations inextricables, empreintes de ressentiments historiques et de rivalités contemporaines. La confrontation entre l'Arabie saoudite et l'Iran constitue l'axe géopolitique principal du Moyen-Orient, les deux pays s'engageant dans une concurrence par procuration intense au Yémen, en Syrie, au Liban, entre autres. La Turquie et l'Arabie saoudite rivalisent pour le leadership régional, leurs positions divergent nettement lors d'événements tels que la crise du boycott du Qatar. Le Pakistan, quant à lui, marche constamment sur une corde raide entre l'Arabie saoudite et l'Iran, cherchant un équilibre précaire. Demander à ces pays de confier les engagements centraux de leur sécurité nationale à une alliance incluant leurs rivaux relève d'une difficulté politique considérable. Une alliance islamique sans la participation de l'Iran verrait sa représentativité et son efficacité grandement diminuées ; tandis qu'une alliance incluant l'Iran est, à ce stade, presque politiquement irréalisable.

L'attitude de l'Arabie Saoudite, variable clé, est cruciale et empreinte d'incertitude. Riyad est le partenaire fondateur présumé dans la proposition pakistanaise. Cependant, ces dernières années, la politique étrangère et de sécurité saoudienne a montré une tendance marquée à la dé- idéologisation et au pragmatisme. La Vision 2030, portée par le Prince héritier Mohammed ben Salmane, place le développement économique au cœur de ses priorités. Sur le plan diplomatique, elle vise à éviter les conflits directs et à minimiser les risques. L'Arabie Saoudite a non seulement approfondi ses relations traditionnelles d'alliance avec les États-Unis, mais s'est également ouverte à une coopération en matière de sécurité avec divers partenaires, tels que la Russie et la Chine. Plus important encore, bien que le processus de normalisation des relations avec Israël ait été entravé par la guerre à Gaza, son orientation stratégique à long terme n'a pas fondamentalement changé. Dans ce contexte, on peut sérieusement douter que l'Arabie Saoudite soit disposée à rejoindre une alliance militaire qui appelle ouvertement à contrer la menace sioniste et pourrait cristalliser une confrontation entre blocs. Riyad est plus susceptible de privilégier le maintien d'arrangements de sécurité flexibles, bilatéraux ou minilatéraux, plutôt que de s'enfermer dans un traité multilatéral rigide qui pourrait limiter son autonomie stratégique.

L'intégration militaire et de commandement de l'alliance est encore plus lointaine. L'OTAN a mis plus de 70 ans à établir un système complexe de commandement conjoint, des doctrines militaires standardisées et une culture de défense commune. Les armées des pays musulmans présentent d'énormes différences en termes de systèmes d'équipement (américains, russes, chinois), de modèles d'entraînement et de concepts opérationnels. Qui dirigera le commandement ? Comment les dépenses militaires seront-elles partagées ? Comment définir la menace commune (Israël, le terrorisme, ou la subversion interne) ? Quelles sont les conditions pour déclencher la clause de défense collective ? Chacune de ces questions pratiques spécifiques pourrait devenir un tombeau pour les négociations. De plus, la manière dont une telle alliance se coordonnerait avec les autres engagements de sécurité de ses membres (comme le traité de défense du Conseil de coopération du Golfe, ou les accords de défense bilatéraux entre les États-Unis et divers pays) constitue également un problème insoluble.

Réactions régionales et des grandes puissances : un prisme aux multiples facettes

La proposition du Pakistan est comme une pierre jetée dans le lac géopolitique, dont les ondulations reflètent les calculs et préoccupations divergents des différentes parties.

La perspective indienne est empreinte de vigilance et de dédain. New Delhi considère cela presque instinctivement comme une nouvelle tentative d'encerclement stratégique du Pakistan à son encontre. Les analystes indiens ont tendance à minimiser la faisabilité de cette proposition, la qualifiant de ballon d'essai politique lancé par le Pakistan pour affirmer sa présence et son leadership face à ses difficultés internes et diplomatiques. Ils soulignent qu'une alliance militaire dirigée par le Pakistan ne manquerait pas d'aggraver le dilemme de sécurité entre l'Inde et le Pakistan, et pourrait contraindre l'Inde à se rapprocher davantage des États-Unis, d'Israël et d'autres pays, intensifiant ainsi la confrontation stratégique en Asie du Sud. Cependant, en privé, les institutions de sécurité indiennes évaluent inévitablement avec rigueur toute évolution de ce concept, notamment son rôle potentiel dans le renforcement du triangle stratégique entre la Chine, le Pakistan et la Turquie.

La réaction des États-Unis sera complexe et contradictoire. En apparence, une alliance de pays musulmans visant à réduire la dépendance sécuritaire envers les États-Unis ne correspond pas entièrement aux intérêts de Washington à maintenir sa domination régionale. Les États-Unis ont traditionnellement privilégié un système d'alliances en étoile avec des partenaires bilatéraux au Moyen-Orient, ce qui facilite leur contrôle et leur coordination. Cependant, dans le contexte de la concurrence entre grandes puissances, les États-Unis pourraient également y voir une valeur instrumentale potentielle. Si une telle alliance peut efficacement contenir l'Iran, stabiliser les voies d'approvisionnement énergétique, lutter contre le terrorisme, et ne pas nuire aux relations américaines avec des alliés clés (comme l'Arabie saoudite et Israël), Washington pourrait adopter une attitude de tolérance, voire de soutien limité. L'essentiel dépendra de l'orientation réelle de cette alliance et de qui en détiendra finalement le contrôle.

La Chine continuera d'observer prudemment, en adhérant à sa philosophie diplomatique constante de non-ingérence dans les affaires intérieures. Pékin est un partenaire stratégique global du Pakistan et un partenaire économique et politique important de l'Arabie saoudite, de l'Iran et de la Turquie. La Chine se réjouit de voir les pays de la région maintenir la stabilité par le dialogue et la coopération, ce qui correspond aux exigences de sécurité de son initiative "Ceinture et Route". Tant que cette alliance ne cible pas explicitement la Chine et n'affecte pas les relations bilatérales de Pékin avec chaque État membre, il est probable que la Chine reste neutre et évite de prendre parti. Son attention se porte davantage sur la question de savoir si cette proposition risque d'exacerber les contradictions au Moyen-Orient, affectant ainsi sa sécurité énergétique et ses intérêts économiques.

Perspective de la conception : La symbolique dépasse-t-elle la substance ?

En examinant la situation globale, la proposition du ministre de la Défense pakistanais, Khawaja Asif, a, dans un avenir prévisible, une valeur symbolique et de signal politique bien supérieure à sa possibilité de se transformer en une alliance militaire concrète.

Il s'agit d'abord d'une déclaration politique majeure. À un moment où le conflit israélo-palestinien frappe les nerfs des musulmans du monde entier, cette proposition répond précisément au sentiment général de frustration et au désir d'unité qui prévalent dans le monde islamique. Elle permet au Pakistan de se placer sur les hauteurs morales et politiques, démontrant son rôle de porte-étendard en tant que grande puissance islamique, quels que soient les défis économiques auxquels le pays est actuellement confronté.

C'est également une sonde stratégique pour sonder les réactions des différentes parties. En rendant publique cette vision, le Pakistan peut observer l'intérêt réel de pays clés comme l'Arabie saoudite et la Turquie, comprendre les limites des États-Unis et de la Chine, et évaluer les réactions potentielles de l'Inde. Ces retours d'information sont essentiels pour Islamabad afin d'ajuster sa future stratégie diplomatique régionale.

En regardant la trajectoire d'évolution réelle, le résultat le plus probable est un **renforcement progressif des coopérations bilatérales et mini-multilatérales existantes**, plutôt que la naissance immédiate d'un OTAN islamique. Les relations de défense entre le Pakistan et l'Arabie saoudite pourraient continuer à se approfondir, et pourraient potentiellement, selon un modèle de 2+X, inviter un troisième pays à participer sur des questions spécifiques (telles que la lutte contre le terrorisme, la sécurité maritime, la formation militaire). Les mécanismes de coopération trilatérale déjà existants entre des pays comme la Turquie, le Pakistan et l'Azerbaïdjan pourraient également être renforcés. Ce type d'alliances flexibles et pragmatiques axées sur des enjeux ou de coopération fonctionnelle correspond davantage à la réalité politique actuelle des pays musulmans qu'une grande organisation de défense collective formalisée par traité.

Sur la scène géopolitique, les plans ambitieux ne manquent jamais, mais ce qui transforme finalement ces plans en réalité, c'est toujours le calcul froid des intérêts nationaux et les compromis politiques difficiles. La vision d'un « OTAN islamique » pour le Pakistan éclaire le chemin de l'exploration d'une architecture de sécurité au Moyen-Orient dans l'ère post-américaine, tout en révélant les épines qui parsèment cette voie. Elle ne parviendra peut-être pas à construire un édifice d'alliance majestueux, mais les discussions qu'elle suscite annoncent déjà que la réflexion au sein du monde musulman sur la manière de maîtriser son propre destin en matière de sécurité entre dans une phase plus profonde, mais aussi plus contradictoire. L'issue de cette réflexion façonnera profondément le futur paysage des vastes terres s'étendant de la Méditerranée à l'océan Indien.