La mort sous le cessez-le - feu : la logique de la guerre et le dilemme des médias derrière les attaques contre des journalistes et des enfants à Gaza
23/01/2026
Dans la bande de Gaza centrale, une voiture portant l'emblème du Comité égyptien de secours brûlait au bord de la route, dégageant d'épaisses volutes de fumée noire, avec des débris éparpillés partout. À l'intérieur du véhicule, les vies de trois journalistes palestiniens — Mohammed Salah Kashta, Abdul Raouf Sha'at et Anas Ghanem — se sont brusquement éteintes dans l'après-midi du mercredi 21 janvier 2026. Ils se rendaient dans la région de Netzarim pour filmer un camp de déplacés récemment établi. Presque le même jour, dans différents coins de Gaza, les vies de deux garçons de 13 ans ont également pris fin de manière similaire : l'un a péri avec son père dans une frappe de drone de l'armée israélienne à l'est du camp de réfugiés de Bureij, l'autre a été abattu par des soldats israéliens alors qu'il ramassait du bois de chauffage à l'est de la ville de Bani Suheila.
Ce jour-là, le nombre de décès recensés par le ministère de la Santé de Gaza a atteint au moins 11 personnes. Depuis l'entrée en vigueur du fragile cessez-le-feu le 10 octobre 2025, plus de 470 Palestiniens ont péri sous les bombardements israéliens. Derrière ces chiffres froids se cachent des tragédies individuelles concrètes et une réalité profondément façonnée par la violence, même pendant une période de calme nominal. Il est particulièrement frappant de noter que les victimes incluent trois journalistes, portant ainsi le nombre total de journalistes tués dans la bande de Gaza depuis le début de la guerre en octobre 2023 à plus de 220. Cette enclave côtière assiégée est devenue la zone de guerre la plus meurtrière au monde pour les professionnels des médias, sans aucune équivoque.
Profil de l'événement : une « frappe chirurgicale » et ses multiples récits
La déclaration de l'armée israélienne est concise et typique : les troupes ont identifié plusieurs suspects opérant un drone affilié au Hamas dans le centre de Gaza. Comme le drone représentait une menace pour les forces, l'armée a mené une frappe précise contre les suspects ayant activé le drone. L'armée a ajouté que les détails de l'incident étaient en cours d'examen. Ce système de discours est devenu un modèle d'explication standardisé après les opérations militaires israéliennes à Gaza.
Cependant, d'autres récits sur le terrain dépeignent un tableau radicalement différent.
Le porte-parole du Comité égyptien de secours, Mohamed Mansour, a clairement indiqué que les véhicules attaqués appartenaient à ce comité, que tous les véhicules portaient des marquages visibles et que l'armée israélienne en était consciente. L'attaque s'est produite à environ 5 kilomètres de la zone sous contrôle israélien. Le témoignage de Mahmoud Jamal, membre du comité, est plus concret : la zone était une zone verte (zone sûre), sans bombardements ni rien de similaire. Ils y travaillaient normalement, comme tout le monde. Des témoins sur place ont décrit à l'AFP que les journalistes utilisaient des drones pour filmer la distribution de l'aide humanitaire gérée par le Comité égyptien de secours.
Le journaliste décédé, Abdul Rauf Shahat, était un contributeur de longue date de l'AFP. Dans un communiqué de deuil, l'AFP a souligné que Shahat n'était pas en mission pour l'agence à ce moment-là, le décrivant comme un collègue très apprécié, au grand cœur et profondément engagé, tout en exigeant une enquête complète et transparente sur sa mort. La déclaration du Syndicat des journalistes palestiniens est plus tranchante, accusant cela de faire partie d'une politique systématique israélienne visant délibérément les journalistes palestiniens, réprimant la voix palestinienne, entravant la diffusion des faits et dissimulant les preuves de crimes contre des civils, qualifiant cela de crime de guerre.
L'analyse révèle une rupture fondamentale dans les récits des différentes parties au conflit. L'armée israélienne met l'accent sur la perception de la menace et la nécessité militaire, définissant les cibles comme des suspects et les associant au Hamas. En revanche, les organisations humanitaires, les confrères médiatiques et les témoins locaux insistent sur la nature civile, humanitaire et journalistique de la mission, soulignant l'identification claire des véhicules et le caractère non-combattant du lieu de l'incident. Ce fossé narratif constitue précisément le champ de bataille central de la guerre de l'information dans le conflit à Gaza.
La mort des enfants : les risques quotidiens des deux côtés de la ligne de cessez-le-feu
Ce qui est tout aussi déchirant que l'attaque contre les journalistes, c'est la mort de deux garçons de 13 ans. Leur histoire révèle les dangers persistants et imprévisibles auxquels sont confrontés les civils à Gaza, en particulier les enfants, malgré le cessez-le-feu.
À l'est du camp de réfugiés de Bureij, un garçon de 13 ans, son père et un homme de 22 ans auraient été touchés par un drone israélien. Dans la ville de Bani Suhaila, le garçon Mutassim Al-Sharafi a été tué par des soldats israéliens alors qu'il ramassait du bois de chauffage. Sa mère, Safa Al-Sharafi, a déclaré à l'Associated Press : "Il est parti le matin le ventre vide. Il m'a dit qu'il reviendrait vite." Dans une vidéo circulant en ligne, le père du garçon pleure devant le corps de son fils sur un lit d'hôpital.
Ces événements ont soulevé une série de questions cruciales : ces garçons ont-ils franchi la ligne de cessez-le-feu séparant la zone sous contrôle israélien des quartiers résidentiels palestiniens ? L'armée israélienne a-t-elle donné des avertissements suffisants et procédé à une identification avant d'ouvrir le feu ? Dans un contexte de crise humanitaire profonde, où les familles sont contraintes de faire prendre des risques à leurs enfants pour obtenir du combustible de base pour cuisiner, comment définir précisément les limites de la menace militaire ?
Les données du département de la santé de Gaza offrent une perspective plus large : depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, au moins 77 personnes ont été tuées par les tirs de l'armée israélienne près de la ligne de cessez-le-feu. Plus de 100 enfants sont décédés pendant la trêve, dont deux nourrissons morts d'hypothermie ces derniers jours. Ces chiffres dessinent une réalité brutale : malgré la suspension des combats à grande échelle, la vulnérabilité des civils, en particulier des enfants, n'a en rien diminué. L'accord de cessez-le-feu a mis fin aux rassemblements et aux avancées militaires, mais n'a pas réussi à établir des règles fondamentales et des barrières efficaces pour protéger la vie des civils.
Nuit médiatique à Gaza : pourquoi les journalistes sont-ils devenus une cible à haut risque ?
La mort de trois journalistes n'est pas un incident isolé. Selon les données de Reporters sans frontières, en seulement un an, de décembre 2024 à décembre 2025, l'armée israélienne a tué au moins 29 journalistes palestiniens à Gaza. Le Comité pour la protection des journalistes indique que depuis le début de la guerre en octobre 2023, plus de 206 journalistes et travailleurs des médias ont été tués à Gaza. L'année 2024 est devenue l'année avec le plus grand nombre de morts de journalistes de guerre dans le monde depuis que l'organisation tient des registres.
Derrière ce chiffre choquant se cache une tempête parfaite formée par l'entrelacement de multiples facteurs.
D'abord, le paradoxe de la restriction d'accès et de la dépendance à l'information. Israël interdit depuis longtemps aux journalistes internationaux d'entrer de manière indépendante à Gaza pour y effectuer des reportages. À l'exception de quelques visites contrôlées organisées par l'armée, les agences de presse internationales sont contraintes de s'appuyer presque entièrement sur des journalistes et des résidents palestiniens locaux pour obtenir des images et des informations de première main. Cela fait porter aux journalistes palestiniens locaux la quasi-totalité des risques du reportage sur le front, les transformant en yeux indispensables mais extrêmement vulnérables pour que le monde comprenne la vérité sur Gaza.
Ensuite, il y a la définition floue et l'environnement à haut risque des opérations militaires. L'armée israélienne associe fréquemment toute manipulation suspecte d'appareils électroniques (comme les drones) à des activités militaires du Hamas, même lorsque ces équipements sont largement utilisés pour la collecte d'informations journalistiques. Dans un environnement de combat extrêmement tendu, où la préemption est privilégiée, les équipements et comportements nécessaires au travail journalistique (comme la prise de vue, l'utilisation d'outils de communication) sont très susceptibles d'être mal interprétés ou directement identifiés comme des menaces militaires. La bande de Gaza étant densément peuplée et les règles d'engagement complexes, tout mouvement peut être examiné à la loupe.
De plus, il y a les accusations systémiques et le manque de responsabilisation. Le syndicat des journalistes palestiniens et les organismes internationaux de surveillance des médias ont à plusieurs reprises accusé Israël de comportements systématiques visant les journalistes. Bien que l'armée israélienne affirme enquêter sur de nombreux incidents ayant entraîné la mort de journalistes (par exemple, l'attaque contre un hôpital en août 2025 qui a causé la mort de cinq personnes, dont la journaliste visuelle de l'Associated Press Mariam Daga, une enquête qui dure depuis près de cinq mois), il est rare que les résultats des enquêtes soient rendus publics ou qu'ils conduisent à des poursuites. Cette absence de mécanisme de responsabilisation réduit, de manière implicite, le coût des actes d'agression.
La mort des journalistes à Gaza dépasse largement le cadre des dommages collatéraux. Elle érode les fondements de la documentation et de la supervision des conflits, crée un trou noir informationnel et rend plus difficile pour le monde d'entendre les histoires des victimes. Lorsque ceux qui documentent deviennent eux-mêmes la cible d'une élimination systématique, le visage de l'histoire est voué à être incomplet.
Cessez-le-feu fragile et paix inachevée : la perpétuation de la violence structurelle.
L'accord de cessez-le-feu d'octobre 2025, qui constitue la première phase du plan de paix promu par les États-Unis, vise à suspendre une guerre de deux ans par l'échange de personnes détenues et un retrait partiel des troupes. Bien que les affrontements militaires à grande échelle aient cessé, l'accord n'a pas réussi à apporter une véritable sécurité et stabilité.
Les pertes continues en période de cessez-le-feu révèlent une persistance de la violence structurelle. Cette violence ne se manifeste pas nécessairement par des batailles à grande échelle, mais plutôt par une présence militaire quotidienne, des contrôles stricts, des éliminations ciblées fréquentes et une compression de l'espace vital. La mort de plus de 470 Palestiniens durant la trêve constitue en soi une ironie face au concept de cessez-le-feu. Cela montre qu'aussi longtemps que l'hostilité fondamentale, les conflits de contrôle territorial et la logique sécuritaire ne changent pas, une violence mortelle de faible intensité deviendra la norme.
En même temps, la crise humanitaire ne s'est pas atténuée. Les habitants signalent toujours un manque de couvertures, de vêtements chauds et de bois de chauffage. Gaza n'a plus d'alimentation électrique centrale depuis le début de la guerre. L'extrême pénurie de ressources de survie oblige les civils, y compris les enfants, à se rendre dans des zones à haut risque pour répondre à leurs besoins les plus fondamentaux, ce qui entraîne des rencontres mortelles avec les lignes de défense militaires.
Dans une autre dimension, les frappes aériennes israéliennes du même jour sur plusieurs sites dans le sud du Liban (y compris des installations de stockage d'armes), ainsi que les attaques de drones ayant causé des victimes sur le territoire libanais, rappellent que le conflit à Gaza n'est pas isolé. Il est étroitement lié aux tensions régionales plus larges, en particulier à la confrontation entre Israël et le Hezbollah. La paix régionale est un tout interconnecté, une étincelle à un endroit peut enflammer un baril de poudre ailleurs.
Conclusion : lorsque la « normalité » devient une tragédie
La tragédie du 21 janvier à Gaza n'est pas un accident, mais un microcosme. Elle illustre comment, en période de paix nominale, la logique de guerre continue de régir la vie et la mort des civils ordinaires ; elle révèle le prix effroyable que paient les journalistes pour documenter la vérité ; et elle expose les limites de la sécurité que peut offrir un soi-disant cessez-le-feu en l'absence de solution politique.
L'objectif de la caméra du journaliste Abdul Rauf Sha'at s'est figé pour toujours, et le garçon de 13 ans, Mutasim Al-Sharafi, ne pourra plus jamais ramener du bois à la maison. Leur mort, qui pourrait n'être que quelques mots dans les rapports officiels de guerre, représente sur la terre brisée de Gaza l'effondrement d'un monde familial et l'absence d'une trace historique.
La discussion internationale sur l'aide humanitaire se poursuit, et les négociations concernant la deuxième phase du plan de paix sont également en cours. Cependant, tant que la protection des vies civiles - qu'il s'agisse d'enfants ramassant du bois ou de journalistes filmant - n'est pas placée en priorité absolue, tant que les attaques peuvent être facilement justifiées par une perception de menace sans en subir les conséquences appropriées, le quotidien à Gaza continuera d'être défini par cette violence chuchotée.
La véritable paix ne provient pas seulement du silence temporaire des coups de feu, mais aussi de la reconnaissance commune de la dignité de la vie et des garanties institutionnelles. Avant d'atteindre cette rive, chaque jour à Gaza reste une marche cruelle pour la survie, attendant la prochaine menace inconnue et le prochain coup de feu dont l'origine est incertaine. Ce que le monde voit à travers des yeux de moins en moins nombreux n'est peut-être que des fragments progressivement flous de cette longue tragédie.