article / Politique mondiale

Le gouvernement de La Haye n'a pas protégé Bonaire contre le changement climatique, juge un tribunal néerlandais

29/01/2026

Le 28 janvier 2026, le tribunal de district de La Haye, aux Pays-Bas, a rendu une décision historique. Le juge Jerzy Luten a déclaré en audience que le gouvernement du Royaume des Pays-Bas n'avait pas fourni de mesures de protection suffisantes contre le changement climatique pour les 20 000 habitants de l'île de Bonaire, son territoire d'outre-mer dans les Caraïbes, ce qui constitue une discrimination fondée sur la localisation géographique et viole la Convention européenne des droits de l'homme. Le tribunal a ordonné au gouvernement néerlandais d'établir, dans un délai de 18 mois, des objectifs intermédiaires juridiquement contraignants de réduction des émissions pour l'ensemble de l'économie, ainsi qu'un plan d'adaptation concret pouvant être mis en œuvre d'ici 2030 pour cette île basse. Cette action en justice, initiée par huit habitants de l'île et soutenue par Greenpeace, ne concerne pas seulement le destin d'une petite île éloignée, mais pourrait également ouvrir un nouveau front dans la vague mondiale de litiges climatiques, en ciblant la protection inégale des territoires d'outre-mer.

Un duel judiciaire fondé sur la réalité de la survie.

L'île de Bonaire est située dans la mer des Caraïbes, à environ 80 kilomètres au nord du Venezuela, avec une superficie d'environ 288 kilomètres carrés. Depuis 2010, elle est devenue, avec les îles de Saint-Eustache et de Saba, une municipalité spéciale des Pays-Bas. Environ 20 000 habitants de l'île détiennent un passeport néerlandais. Cependant, l'éloignement géographique et le statut administratif particulier n'ont pas apporté une protection équivalente. Lors de l'audience d'octobre dernier, Ony Emerenciana, un agriculteur de Bonaire, a déclaré au juge : le changement climatique n'est pas une menace lointaine pour nous. Là où nous travaillions, jouions, marchions ou pêchions pendant la journée, la chaleur est maintenant souvent insupportable. L'un des plaignants, Jackie Bernabela, a souligné sans détour : les Néerlandais sont les meilleurs ingénieurs au monde, notamment en matière de gestion de l'eau — mais ils n'ont pas établi de plan pour nous. C'est pourquoi nous avons depuis longtemps le sentiment — pas seulement à cause du changement climatique — que nous sommes des citoyens de seconde classe.

L'avocat du gouvernement néerlandais, Edward Brans, a plaidé devant le tribunal que les Pays-Bas avaient déjà fait plus que de nombreux autres pays en matière de réduction des émissions et ne pouvaient être tenus seuls responsables des problèmes mondiaux. Le gouvernement a également soutenu que l'élaboration de plans d'adaptation climatique relevait de l'autonomie des autorités locales. Cependant, le tribunal a rejeté ces arguments. Le jugement, qui s'étend sur 90 pages, cite une étude de l'Université libre d'Amsterdam : d'ici la fin du siècle, l'élévation du niveau de la mer pourrait engloutir jusqu'à un cinquième des terres de l'île de Bonaire. Même les prévisions les plus prudentes indiquent que certaines parties de l'île seront submergées d'ici 2050. Le juge Luten a souligné lors de la lecture de la décision : l'île subit déjà des inondations dues aux tempêtes tropicales et aux pluies extrêmes, et selon plusieurs chercheurs, cette situation s'aggravera dans les années à venir.

Protection discriminatoire et ambitions insuffisantes en matière de réduction des émissions.

Le fondement juridique central de la décision judiciaire repose sur l'article 8 (droit au respect de la vie privée et familiale) et l'article 14 (interdiction de discrimination) de la Convention européenne des droits de l'homme. Le jugement indique clairement qu'il n'existe aucune justification suffisante pour expliquer pourquoi les mesures prises pour les résidents de Bonaire, qui seront affectés plus tôt et plus gravement par le changement climatique, sont mises en œuvre plus tard et de manière moins systématique que celles pour les résidents des Pays-Bas européens. Ce traitement différencié constitue une discrimination. Bien que les Pays-Bas continentaux soient mondialement reconnus pour leur système sophistiqué de digues, barrages et barrières, considéré comme un modèle de gestion de l'eau à l'échelle internationale, ce système de protection bien établi n'a pas été étendu à leurs territoires caribéens.

En matière de responsabilité de réduction des émissions, les critiques du tribunal sont encore plus acérées. Le jugement indique que l'objectif fixé par le gouvernement néerlandais de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 55 % d'ici 2030 par rapport aux niveaux de 1990 n'est pas juridiquement contraignant et ne couvre pas entièrement les émissions du transport aérien et maritime. Le tribunal estime qu'il est très improbable que les Pays-Bas atteignent leur objectif pour 2030. Conformément aux principes de l'Accord de Paris, chaque pays devrait assumer sa responsabilité de réduction des émissions en fonction de sa capacité à payer et de ses émissions historiques. Par conséquent, le tribunal a ordonné au gouvernement néerlandais de fixer, dans un délai de 18 mois, des objectifs intermédiaires juridiquement contraignants de réduction des émissions, garantissant que les actions de réduction dans l'ensemble de l'économie soient alignées sur l'objectif de contrôle de la température de l'Accord de Paris, et aboutissant finalement à des émissions nettes nulles d'ici 2050. En outre, le gouvernement doit fournir de manière transparente une explication de la capacité d'émission restante des Pays-Bas.

Nouvelles coordonnées sur la carte mondiale des litiges climatiques.

Cette affaire n'est pas un incident isolé, mais un point crucial dans la vague mondiale de judiciarisation du climat. Le tribunal de district de La Haye est précisément le tribunal de première instance qui a traité l'affaire Urgenda en 2015. Cette affaire a finalement été tranchée en 2019 par la Cour suprême des Pays-Bas, qui a statué contre le gouvernement, lui ordonnant d'intensifier ses efforts de réduction des émissions. Elle est devenue la première action citoyenne au monde à contraindre avec succès un gouvernement à renforcer son action climatique, inspirant des poursuites similaires à travers le globe. L'équipe juridique de l'affaire Bonaire s'est précisément appuyée sur le précédent de l'affaire Urgenda et a cité les avis consultatifs récents de 2025 de la Cour internationale de Justice et de la Cour interaméricaine des droits de l'homme sur le changement climatique. Ces deux grandes institutions judiciaires internationales ont clairement indiqué que les États ont des obligations juridiques précises en matière de lutte contre le changement climatique et d'aide à l'adaptation des communautés.

La directrice de Greenpeace Pays-Bas, Marieke Fleerkop, a qualifié cette affaire de premier grand cas test sur l'ambition nationale en matière d'atténuation et d'adaptation après la décision historique de la Cour internationale de justice, qui pourrait établir un précédent d'importance mondiale. La spécialiste de la justice climatique de l'organisation, Evie Dekron, a décrit cette victoire comme incroyable, estimant qu'elle établit non seulement le fait que les résidents de Bonaire sont victimes de discrimination en raison de la crise climatique, mais oblige également le gouvernement néerlandais à prendre davantage de mesures pour les protéger. La particularité de cette affaire réside dans le fait que, pour la première fois dans le cadre juridique européen, elle place explicitement la question de l'inégalité des obligations d'un État en matière de protection entre son territoire métropolitain et ses territoires d'outre-mer à l'intersection du changement climatique et de la discrimination en matière de droits de l'homme, aboutissant à un jugement défavorable.

Défis d'exécution et résonance mondiale dans un contexte de changements politiques.

Lors de l'annonce du verdict, la politique intérieure néerlandaise traversait un moment délicat. Après les élections générales de fin octobre 2025, des semaines de négociations de coalition semblaient aboutir à un gouvernement minoritaire dirigé par Rob Jetten, leader du parti de centre-gauche D66. Jetten, surnommé le "moteur climatique" pour avoir porté une série de lois visant à réduire la dépendance des Pays-Bas aux combustibles fossiles et à diminuer drastiquement les émissions de carbone, pourrait désormais devoir, à la tête du nouveau gouvernement, renforcer les mesures climatiques conformément à la décision du tribunal. Suite au verdict, la ministre du Climat et de la Croissance verte, Sophie Hermans, a publié une déclaration qualifiant cette décision d'importante pour les résidents de Bonaire et de la partie européenne des Pays-Bas, et a indiqué qu'elle l'étudierait attentivement avec ses collègues des ministères des Infrastructures et de la Gestion de l'eau, ainsi que de l'Intérieur et des Relations du Royaume.

Cependant, le gouvernement néerlandais peut toujours faire appel, ce qui pourrait prolonger la procédure judiciaire. Même si le jugement devient définitif, élaborer et mettre en œuvre un plan d'adaptation efficace, équitable et durable pour une île dont l'environnement géographique, la structure économique et l'écologie sociale diffèrent radicalement de ceux de l'Europe continentale constituera un immense défi administratif et technique. Cela implique des financements considérables, des transferts de technologie, le renforcement des capacités locales, ainsi qu'une remise en question fondamentale des relations entre le Royaume central et les territoires d'outre-mer.

De la mer des Caraïbes à l'océan Pacifique, de nombreux États insulaires de basse altitude et territoires d'outre-mer sont confrontés à des menaces existentielles similaires à celles de Bonaire. La victoire dans l'affaire de Bonaire offre à ces communautés une nouvelle arme juridique : en s'appuyant sur le droit à l'égalité de protection et le droit à la vie, elles peuvent exiger des mesures d'adaptation climatique concrètes et opportunes de la part de leur État souverain ou du gouvernement central. Cela envoie un signal clair : face à la crise climatique, une protection différenciée basée sur la situation géographique ou administrative n'est pas seulement immorale, mais peut également être illégale. Cette lutte, commencée dans le tribunal d'une petite île, voit désormais ses ondulations s'étendre vers les eaux plus vastes du droit international et de la justice climatique.