Sommet britannique-japonais à Tokyo : un tournant géostratégique pour approfondir la coopération en matière de défense et de sécurité
01/02/2026
Le 31 janvier 2026, la Première ministre japonaise Chizuru Takeshita a tenu une réunion d'environ vingt minutes avec le Premier ministre britannique Keir Starmer en visite à la résidence officielle du Premier ministre à Tokyo. Il s'agit de la première visite de Starmer au Japon depuis son entrée en fonction en juillet 2024, choisie après avoir conclu une visite de quatre jours en Chine. Les deux parties ont annoncé après la réunion qu'elles renforceraient considérablement leur coopération stratégique dans des domaines tels que la cybersécurité, les chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques et la sécurité collective, et prévoient de tenir une réunion des ministres des Affaires étrangères et de la Défense (format 2+2) au cours de l'année. Cette rencontre se déroule dans un contexte complexe marqué par des bouleversements géopolitiques mondiaux, des incertitudes concernant les engagements des États-Unis envers leurs alliés et l'influence croissante de la Chine dans la région indo-pacifique, signalant que ces deux nations maritimes cherchent à établir une collaboration approfondie dépassant le cadre traditionnel des alliances.
Concrétisation de l'agenda de coopération et intention stratégique.
Les résultats des pourparlers sont directs et concrets, dépassant la rhétorique diplomatique. Les deux parties ont signé un nouvel accord de partenariat stratégique en cybersécurité, visant à faire face ensemble aux menaces numériques croissantes. Ces dernières années, le Japon a accéléré son développement militaire, mais ses capacités de cyberdéfense ont toujours été considérées par les experts comme un point faible. La coopération avec des institutions telles que le Government Communications Headquarters britannique renforcera directement cette lacune. Dans le domaine de la sécurité économique, les dirigeants des deux pays ont clairement identifié le renforcement de la chaîne d'approvisionnement en minéraux critiques comme une tâche urgente. Ces minéraux, comprenant 17 éléments de terres rares ainsi qu'environ 50 autres minéraux classés comme critiques par les États-Unis, constituent la pierre angulaire de l'industrie moderne et de la défense, notamment pour les semi-conducteurs, les batteries de véhicules électriques et les systèmes d'armes de haute technologie. Actuellement, la transformation et l'approvisionnement mondiaux en minéraux critiques sont hautement concentrés, avec la Chine occupant une position dominante. Le Royaume-Uni et le Japon ont convenu de collaborer pour construire une chaîne d'approvisionnement diversifiée, visant essentiellement à réduire la dépendance excessive à une source unique et à renforcer la résilience économique.
L'intention stratégique plus profonde se reflète dans l'architecture du dialogue sur la sécurité. La décision de tenir une réunion ministérielle 2+2 dans l'année constitue une étape clé pour institutionnaliser et normaliser les consultations bilatérales en matière de sécurité. Ce modèle est généralement observé entre des alliances centrales, comme les États-Unis et le Japon, ou les États-Unis et la Corée du Sud. Cette initiative du Royaume-Uni et du Japon vise à élever la coordination en matière de politiques de défense, d'exercices militaires et de technologies d'équipement (telles que le projet d'avion de combat de sixième génération du Global Air Combat Programme, conjointement promu avec l'Italie) à un niveau supérieur. Lors des discussions, le Premier ministre Takeshita a mentionné que les pays partageant les mêmes idées doivent renforcer leur coopération, tandis que Starmer a souligné que répondre aux chocs qui ébranlent le monde nécessite de la force et de la clarté. Ces déclarations convergent vers un objectif commun : au-delà des alliances traditionnelles comme celle entre les États-Unis et le Japon et la relation spéciale entre les États-Unis et le Royaume-Uni, tisser un réseau multilatéral de sécurité et de coopération économique plus résilient, composé de nations aux visions similaires.
Rapprochement bilatéral dans un contexte de changement de la configuration mondiale.
L'approfondissement de cette coopération constitue un ajustement proactif du Royaume-Uni et du Japon face aux changements profonds dans leurs environnements stratégiques respectifs. Pour le Japon, son unique allié par traité, les États-Unis, traverse des fluctuations dans ses affaires intérieures et sa politique étrangère. L'ancien président Trump a récemment tourné en dérision publiquement Keir Starmer et a menacé d'imposer des tarifs douaniers à des alliés de l'OTAN, y compris le Royaume-Uni, concernant la question du Groenland. Son attitude transactionnelle envers les engagements de sécurité durant son mandat a suscité l'inquiétude à Tokyo. Bien que les fondements de l'alliance nippo-américaine demeurent, les décideurs japonais estiment manifestement qu'ils ne peuvent pas entièrement fonder la sécurité nationale sur les orientations politiques potentiellement changeantes de Washington. Ainsi, renforcer les partenariats avec des puissances moyennes disposant de marines puissantes et d'une vision stratégique globale, comme le Royaume-Uni et l'Australie, devient un choix rationnel pour diversifier les risques et garantir une position proactive dans l'architecture de sécurité indo-pacifique. Les déclarations du Premier ministre Takeshita en novembre dernier sur la question de Taïwan, qui ont provoqué une forte réaction de Pékin, ont également accru les inquiétudes du Japon concernant la situation sécuritaire dans son voisinage, l'incitant à rechercher davantage de soutien international.
Pour le Royaume-Uni, la vision d’une « Global Britain » après le Brexit nécessite un pivot stratégique substantiel. Alors que la relation spéciale anglo-américaine est quelque peu mise à mal par les déclarations de Trump (Starmer lui-même a minimisé les critiques de Trump, précisant qu’il se rendrait également en Chine), le renforcement des liens avec le Japon – la démocratie la plus développée d’Asie et un allié clé des États-Unis dans l’Indo-Pacifique – devient un moyen efficace de démontrer l’influence mondiale du Royaume-Uni, en particulier pour renforcer sa présence dans la région indo-pacifique. Le fait que Starmer se soit envolé pour Tokyo immédiatement après sa visite en Chine envoie en soi un signal d’équilibre : rechercher une coopération économique avec la Chine (comme la réduction des droits de douane sur le whisky ou l’obtention d’une exemption de visa), tout en consolidant sans ambiguïté les liens sécuritaires avec les concurrents régionaux de la Chine. Cette diplomatie à double voie reflète la complexité avec laquelle le Royaume-Uni post-Brexit tente de trouver un équilibre entre ses intérêts commerciaux et ses valeurs sécuritaires.
Impact potentiel sur l’architecture de sécurité en Indo-Pacifique et en Europe
Le renforcement de la coopération anglo-japonaise aura des répercussions aux deux extrémités du continent eurasiatique. Dans la région indo-pacifique, un partenariat anglo-japonais plus étroit intègre durablement un acteur européen majeur de sécurité dans les affaires régionales. Le Royaume-Uni a déjà déployé le groupe aéronaval du porte-avions Queen Elizabeth pour des patrouilles dans l'Indo-Pacifique, et les exercices conjoints, le partage de renseignements et la coopération technologique avec les Forces d'autodéfense japonaises ne feront que s'intensifier à l'avenir. Cela reflète dans une certaine mesure la vision japonaise d'un Indo-Pacifique libre et ouvert, tout en offrant un modèle pour d'autres pays européens, tels que la France et l'Allemagne, afin d'approfondir leur coopération en matière de défense avec les nations régionales. Cependant, cela suscitera inévitablement la vigilance de la Chine, Pékin considérant cela comme une tentative d'encerclement par un cercle restreint dirigé contre elle, d'autant plus que la coopération mentionne explicitement la dé-risque des chaînes d'approvisionnement et la cybersécurité, des domaines marqués par une concurrence stratégique prononcée.
Sur le front atlantique, le Royaume-Uni et le Japon soulignent le renforcement des liens de sécurité collective entre l'Eurasie atlantique et la région indo-pacifique, suggérant une approche de traitement groupé des problèmes de sécurité transrégionaux. La crise ukrainienne, la situation au Moyen-Orient et les tensions dans le détroit de Taïwan sont placées dans un même cadre de discussion, ce qui signifie que les deux pays considèrent qu'il existe des liens systémiques entre ces crises distinctes, nécessitant une réponse coordonnée. Cette perspective stimulera le dialogue et la coopération entre l'OTAN et des partenaires indo-pacifiques comme le Japon, estompant progressivement les frontières traditionnelles entre les deux grands blocs de sécurité que sont l'Europe-Atlantique et l'Asie-Pacifique. Pour ces deux nations dépendantes des routes maritimes mondiales, assurer la sécurité des voies navigables, de la mer Rouge à la mer de Chine méridionale, et de la mer du Nord au Pacifique, est devenu un enjeu stratégique cohérent.
Défis futurs et incertitudes.
Bien que l'intention soit claire, ce plan de coopération ambitieux fait toujours face à des défis réels. La première variable est la politique intérieure. Bien que la Première ministre Chizuru Takehisa ait convoqué des élections anticipées en raison de son taux d'approbation élevé, le résultat du scrutin reste incertain. En cas de changement de parti au pouvoir, il reste à voir si la politique étrangère et de sécurité du nouveau gouvernement sera ajustée. La possibilité que la réunion prévue par Starmer avec Takehisa à Chequers se tienne comme prévu dépend également de cela. Deuxièmement, la mise en œuvre concrète de la coopération nécessite des investissements massifs et une impulsion continue de la part de la bureaucratie. La construction d'une chaîne d'approvisionnement en minéraux critiques indépendante de la Chine implique une série d'étapes complexes, telles que les investissements miniers, les technologies de fusion, les normes environnementales, etc., ce qui ne peut être réalisé du jour au lendemain. La coopération en matière de cybersécurité implique quant à elle le partage d'informations sensibles et la coordination juridique, nécessitant une confiance politique extrêmement élevée.
Un autre défi profond réside dans la manière d'équilibrer les relations avec la Chine. Starmer vient de terminer sa visite en Chine, les deux parties ayant convenu d'établir un partenariat stratégique stable et à long terme, avec des résultats concrets tels que la levée des sanctions et la réduction des tarifs douaniers. La manière dont le Royaume-Uni maintiendra ses échanges économiques et commerciaux avec la Chine tout en approfondissant sa coopération en matière de sécurité avec le Japon, qui comporte clairement une dimension de contrepoids à la Chine, mettra à l'épreuve sa sagesse diplomatique. Le Japon est confronté à un dilemme similaire, la Chine étant l'un de ses principaux partenaires commerciaux. Ce modèle dualiste, où l'économie dépend de la Chine et la sécurité des partenaires, subira une pression considérable en cas d'escalade des tensions.
L'accord conclu lors du sommet anglo-japonais de Tokyo est une feuille de route basée sur un calcul stratégique lucide. Il reflète l'évaluation commune des dirigeants des deux pays d'un monde plus turbulent et compétitif. Il ne s'agit pas d'une réaction temporaire à un événement isolé, mais d'un effort structurel visant à façonner les relations bilatérales et l'ordre international plus large pour la prochaine décennie. Lorsque Starmer déclare que les événements internationaux s'invitent dans la vie quotidienne et que Takeshita souligne la nécessité pour les pays partageant les mêmes idées de travailler ensemble, ils dépeignent un tableau où la rivalité entre grandes puissances devient la norme et où les frontières entre sécurité économique et sécurité militaire s'estompent. Dans ce tableau, Londres et Tokyo cherchent à se positionner comme des nœuds clés reliant deux océans et coordonnant de multiples forces. La profondeur de la coopération dépendra finalement de leur capacité à traduire le consensus de Tokyo en actions concrètes et en engagements durables à travers l'Eurasie.