La tentative d'alliés : la vague de renseignement au Groenland et la fissure de confiance dans la géopolitique de l'Arctique
19/01/2026
En janvier 2025, une demande inhabituelle a été adressée par l'armée américaine au commandement militaire danois au Groenland — le Commandement de l'Arctique. Six jours plus tard, une seconde demande a suivi. Le contenu visait directement des informations détaillées sur les installations militaires, les ports et les bases aériennes de l'île du Groenland. Le point crucial est que ces demandes ont contourné tous les canaux habituels tels que le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Défense, tentant de manière presque informelle d'obtenir des renseignements directement auprès des collègues militaires danois. Lorsque le journal danois *Berlingske* a révélé l'affaire sur la base de nombreux documents de défense expurgés, la réaction de Copenhague n'a pas été de la colère, mais plutôt une froide compréhension. Le Danemark s'attendait presque à ce que de telles activités de renseignement se produisent tôt ou tard, après que l'administration Trump ait exprimé publiquement son intérêt pour le Groenland. Cet incident est loin d'être une simple maladresse diplomatique isolée ; il agit comme un piolet, fissurant la glace apparemment solide entre les alliés de l'OTAN, révélant une crise de confiance croissante et des courants souterrains de pouvoir dans le jeu stratégique de l'Arctique.
Chronologie de l'événement : Une tentative de renseignement non conventionnelle.
Les deux contacts début 2025 présentent des détails intrigants. Selon les documents divulgués, la première demande d’informations a eu lieu le 16 janvier. Le 26 janvier, les autorités de défense danoises ont de nouveau été informées qu’un membre non nommé des forces armées américaines avait formulé des demandes supplémentaires de données. Le contenu de ces demandes est décrit comme concernant les infrastructures du Groenland, y compris les infrastructures militaires cruciales. Cette formulation est extrêmement sensible dans les contextes diplomatique et militaire, et pourrait faire référence à l’emplacement et aux capacités de stations radar, de ports en eau profonde, de systèmes d’alerte précoce ou de réseaux de surveillance sous-marine.
L'analyse révèle que la nature substantielle de la demande dépasse le cadre conventionnel du partage de renseignements entre alliés, s'apparentant davantage à une collecte de données de reconnaissance ciblant des objectifs spécifiques. Les médias danois ont même affirmé sans détour que ce type d'informations pourrait revêtir une importance significative pour les plans américains d'invasion de l'île. Bien que les formulations soient acerbes, elles mettent en lumière l'essentiel : ce que les États-Unis cherchent à obtenir, ce sont des renseignements cruciaux permettant d'évaluer la vulnérabilité militaire du Groenland et les trajectoires d'action potentielles.
Ce qui est encore plus intéressant à analyser, c'est la méthode opérationnelle. Le contact s'est manifestement produit en dehors des canaux conventionnels. En général, les échanges d'informations militaires entre les alliés de l'OTAN, en particulier lorsqu'ils concernent des données sensibles liées à la souveraineté territoriale de l'autre partie, font l'objet de notifications et de coordinations par le biais de canaux diplomatiques stricts ou de hauts niveaux de défense. Cette fois, le personnel américain s'est directement mis en relation avec le quartier général tactique danois au Groenland, cherchant à établir une voie rapide, ce qui envoie en soi un signal : les États-Unis pourraient considérer que les canaux conventionnels sont inefficaces, ou qu'ils présentent un risque de contrôle politique, les incitant ainsi à opter pour une voie plus directe, mais aussi plus susceptible de susciter des soupçons.
La réponse de l'ambassade américaine à Copenhague constitue un modèle classique de langage diplomatique. Dans une déclaration au journal Berlingske, ils ont affirmé que les dialogues et les contacts entre les États-Unis et leurs partenaires au Groenland et au Danemark ne devraient surprendre personne, car les deux parties travaillent ensemble à garantir la sécurité de l'alliance et de la région arctique. Cette déclaration présente l'incident comme une collaboration normale entre alliés, cherchant à minimiser son caractère inhabituel et sensible, tout en évitant soigneusement de mentionner le fait central qu'il contourne les canaux habituels.
Contexte historique et environnement politique : L'obsession de Trump pour le Groenland
Pour comprendre pourquoi cette tentative de renseignement a suscité une telle vigilance au Danemark, il faut la replacer dans un contexte politique spécifique. Peu avant l'incident, une personnalité clé venait de se rendre au Groenland : le 7 janvier 2025, Donald Trump Jr., fils de l'ancien président américain Donald Trump, a visité cette immense île glacée. Bien que l'objectif de sa visite n'ait pas été détaillé, la coïncidence des dates est suffisante pour éveiller les soupçons de tout observateur.
La visite de Donald Trump Jr. semblait être un prélude subtil à sa demande de renseignements ultérieure. Plus important encore, l'intérêt de son père, l'ancien président Trump, qui planifiait probablement son retour à la Maison Blanche à l'époque, pour le Groenland était déjà un secret de Polichinelle. Au cours de l'année écoulée, Trump a publiquement affirmé à plusieurs reprises que les États-Unis souhaitaient acquérir le Groenland. Il considérait cette plus grande île du monde comme un atout stratégique et avait évoqué l'idée de l'acheter, bien que cette proposition ait été fermement rejetée par le Danemark et le gouvernement autonome du Groenland. Ce discours de marchandisation d'un territoire souverain a porté un coup sévère à la dignité du Danemark en tant qu'État souverain et allié de l'OTAN.
Les propos de Trump ne sont pas un coup de tête. Ils s'appuient sur un calcul stratégique fondé sur le réalisme : avec la fonte de la calotte glaciaire arctique, de nouvelles voies navigables et possibilités d'exploitation des ressources émergent, faisant grimper en flèche la valeur stratégique du Groenland. Celui-ci contrôle les voies maritimes de l'Atlantique Nord et de l'Arctique entre l'Amérique du Nord et l'Europe, et possède d'abondantes ressources en terres rares ainsi que des réserves potentielles de pétrole et de gaz. Contrôler ou influencer profondément le Groenland signifie occuper une position absolument dominante dans le paysage géopolitique arctique en pleine recomposition.
Ainsi, cette tentative de renseignement début 2025, du point de vue danois, ne semble probablement pas être une initiative isolée de fonctionnaires subalternes, mais reflète plutôt la mentalité persistante de certaines forces politiques et militaires américaines qui considèrent le Groenland comme une cible stratégique à gagner et à manœuvrer. Lorsque les plus hauts niveaux politiques expriment à plusieurs reprises leur intention d’acquisition, il est logique que les services de renseignement et militaires prennent des mesures préparatoires en conséquence. C’est précisément de là que vient l’anticipation psychologique du Danemark — ils attendaient déjà que l’autre chaussure tombe.
Confiance des alliés et jeu de souveraineté : les fissures subtiles au sein du cadre de l’OTAN.
Le cœur du conflit de cet incident réside dans le fait qu'il a ébranlé le fondement de confiance le plus élémentaire au sein de l'alliance de l'OTAN. Le Danemark est l'un des plus anciens alliés de l'OTAN des États-Unis, et le Groenland était un avant-poste crucial de la défense aérienne nord-américaine pendant la guerre froide ; la base aérienne de Thulé reste encore aujourd'hui un pilier de la stratégie arctique américaine. Les deux parties entretiennent une coopération approfondie de plusieurs décennies en matière de partage de renseignements et d'utilisation des bases.
Cependant, la coopération repose sur le respect mutuel de la souveraineté. Le fait que les États-Unis contournent le gouvernement central danois pour solliciter directement des informations relatives à la défense centrale auprès des unités militaires de son territoire autonome envoie au moins deux sous-entendus inquiétants : premièrement, les États-Unis pourraient estimer que sur certaines questions spécifiques, ils peuvent établir une relation spéciale avec les autorités locales du Groenland qui dépasse celle avec Copenhague ; deuxièmement, les États-Unis doutent que le gouvernement danois soit capable ou désireux de fournir toutes les informations dont ils ont besoin, et tentent donc d'ouvrir une deuxième voie.
Cette approche érode directement l'autorité du Danemark en tant que responsable ultime de la diplomatie et de la défense du Groenland. Pour Copenhague, il ne s'agit pas seulement d'un incident de renseignement, mais aussi d'une mise à l'épreuve de la souveraineté. Le Groenland jouit d'une large autonomie, mais la Constitution stipule que les affaires étrangères, la défense et la sécurité relèvent toujours du gouvernement du Royaume du Danemark. La manière d'agir des États-Unis brouille cette ligne rouge.
D'un point de vue du mécanisme de l'OTAN, les activités d'espionnage entre alliés ne sont pas en elles-mêmes sans précédent. Historiquement, des cas de surveillance par les États-Unis sur des alliés européens comme la France et l'Allemagne ont été fréquemment révélés. Cependant, ces activités ciblent généralement des secrets économiques, technologiques ou des mouvements politiques de haut niveau, et leur exposition déclenche habituellement de graves crises diplomatiques. La particularité de cet incident réside dans le fait qu'il cible directement des installations militaires sur le territoire souverain d'un allié, et son objectif est plus probablement lié à une planification d'opérations stratégiques potentielles qu'à une collecte de renseignements ordinaire. Cela touche une corde sensible bien plus profonde.
La réaction du Danemark a été relativement mesurée, sans escalade immédiate en une protestation diplomatique publique, optant plutôt pour des divulgations contrôlées via les médias. Cela constitue en soi un art diplomatique : exprimer des préoccupations et un mécontentement à la fois envers le public national et les États-Unis, tout en laissant une marge de manœuvre aux deux parties, évitant ainsi de gâcher complètement les relations dans le contexte d’un possible retour au pouvoir de Trump. Cependant, derrière cette retenue se cache un mélange profond de sentiment d’impuissance et de vigilance.
L'impact profond de la configuration géopolitique de l'Arctique.
L'affaire du renseignement au Groenland est un microcosme de l'intensification de la rivalité entre grandes puissances dans la région arctique. L'Arctique est en train de passer de la périphérie du monde à une scène centrale de la géopolitique. La Russie renforce considérablement sa présence militaire dans l'Arctique, tandis que la Chine, se considérant comme un État proche de l'Arctique, participe activement aux affaires arctiques par le biais de la recherche scientifique et des investissements. Les États-Unis, quant à eux, s'empressent de consolider leur leadership et d'assurer le contrôle des points névralgiques et des ressources.
Dans ce jeu, le Groenland est l'œil du jeu.La logique d'action des États-Unis reflète le fait que leur stratégie arctique devient plus unilatérale et pragmatique, n'hésitant pas à exercer des pressions sur les alliés. Leur objectif est de verrouiller fermement l'avantage stratégique avant que l'influence de la Chine et de la Russie ne pénètre profondément dans l'Arctique. Obtenir des renseignements militaires géographiques détaillés sur le Groenland est une condition préalable à tout déploiement stratégique à long terme ou plan d'urgence.
Cependant, cette approche pourrait produire l'effet inverse. Premièrement, elle pourrait inciter le Danemark et le Groenland à être plus prudents dans leur coopération en matière de sécurité, voire à rechercher des partenariats diversifiés pour équilibrer l'influence américaine. Deuxièmement, elle envoie un signal d'alarme aux autres pays arctiques, tels que le Canada, la Norvège, etc. : même les alliés les plus proches pourraient voir leur souveraineté reléguée au second plan face aux intérêts stratégiques fondamentaux des États-Unis. Cela pourrait entraîner un déficit de confiance dans la coopération en matière de sécurité arctique, rendant plus difficile l'établissement d'un mécanisme de sécurité arctique multilatéral et transparent.
Pour la population locale du Groenland, l'incident a intensifié le sentiment d'être tiraillé entre deux grandes puissances. D'un côté, le Groenland aspire au développement économique et à une plus grande autonomie, et le capital et la technologie américains sont attrayants ; de l'autre, préserver les liens historiques et culturels avec le Danemark ainsi que l'intégrité de sa souveraineté reste fondamental. Les avancées directes des États-Unis pourraient exacerber les débats internes au Groenland sur son orientation future.
Au début de 2025, cette demande de renseignements apparemment discrète, telle une pierre jetée dans un lac gelé, a vu ses ondulations se propager durablement. Elle révèle une réalité froide : dans la nouvelle ère arctique, où le changement climatique redessine la géographie et la rivalité entre grandes puissances redéfinit les frontières, les loyautés traditionnelles d'alliance et les protocoles diplomatiques subissent une pression immense. Pour faire face aux défis de l'ère dite de compétition entre grandes puissances, les États-Unis adoptent un mode d'action devenant plus agressif et transactionnel, même envers leurs alliés.
La mentalité anticipée du Danemark est un pessimisme lucide. Cela signifie qu'au sein de l'alliance transatlantique, un certain consensus tacite se fragilise — les alliés ne sont pas seulement des partenaires, mais peuvent aussi devenir des pions ou des obstacles dans les manœuvres stratégiques. Sous les glaces du Groenland, ce qui s'agite n'est pas seulement des ressources inexploitées, mais aussi des courants sous-jacents difficiles à concilier entre les ambitions des grandes puissances et la confiance entre alliés. Cette controverse ne s'apaisera pas facilement ; elle deviendra un cas fréquemment évoqué dans les futurs dialogues sur la sécurité dans l'Arctique et même dans tout l'Atlantique Nord, rappelant à tous les pays : face à des intérêts stratégiques absolus, rien ne va de soi, pas même la confiance des alliés.