Le port de Rafah relance le processus de cessez-le - feu avec Gaza : une fenêtre humanitaire symbolique plus qu ' réelle
08/02/2026
Début février 2026, après plus de deux ans de guerre et des mois de négociations, le poste frontalier de Rafah, reliant le sud de la bande de Gaza à la péninsule égyptienne du Sinaï, a finalement rouvert. Les autorités palestiniennes l’ont qualifié de fenêtre d’espoir parmi les ruines de la guerre, et cette mesure est considérée comme une étape clé pour faire avancer le fragile accord de cessez-le-feu. Cependant, les données et la situation sur le terrain de la première semaine de réouverture brossent un tableau différent : selon les statistiques des Nations Unies, seuls 36 Palestiniens nécessitant des soins médicaux urgents et leurs 62 accompagnateurs ont pu partir au cours des quatre premiers jours, alors que la liste d’attente compte près de 20 000 personnes. Peu après son ouverture, le poste frontalier a été fermé à nouveau les 6 et 7 février (vendredi et samedi). Cette réouverture très médiatisée ressemble davantage à une phase pilote à très faible volume, étroitement surveillée, derrière laquelle se mêlent l’obsession sécuritaire d’Israël, les considérations géopolitiques de l’Égypte, la lutte pour la survie des Palestiniens et l’épreuve de la réalité pour l’accord de cessez-le-feu précaire.
La réalité microscopique du fonctionnement des ports-frontières : contrôle rigoureux et flux symbolique.
Le poste frontière de Rafah n'est pas un simple point de passage frontalier. Depuis que l'armée israélienne a pris le contrôle total et occupé ce poste en mai 2024, il est devenu la seule ligne de vie vers l'extérieur pour les 2,3 millions d'habitants de Gaza, échappant à la régulation directe d'Israël. Cette réouverture s'appuie sur des restrictions strictes convenues par Israël, l'Égypte, l'Autorité palestinienne et des responsables internationaux : l'accord prévoit que seulement 50 personnes par jour sont autorisées à retourner à Gaza, et 50 patients médicaux (chacun pouvant être accompagné de deux personnes) à partir. Cependant, le fonctionnement réel est loin d'atteindre ces objectifs.
Les détails opérationnels révèlent la rigueur du contrôle. Prenons l'exemple du lundi 2 février : Israël a approuvé le départ de 71 patients et accompagnateurs, ainsi que l'entrée de 46 Palestiniens. Cependant, l'Organisation mondiale de la Santé n'ayant pu coordonner qu'un véhicule de transport pour 12 personnes à l'intérieur de Gaza, seules 12 ont finalement pu partir. Les autorités israéliennes ont alors insisté sur le principe "un sortant pour un entrant", ce qui a conduit à ce que seulement 12 personnes soient autorisées à entrer dans Gaza depuis l'Égypte ce jour-là, les 34 autres ayant dû passer la nuit du côté égyptien de la frontière. Le lendemain, le flux a augmenté à 40 personnes dans chaque sens, mais le processus a été considérablement retardé par des bagages hors normes (le protocole interdit les liquides tels que l'eau, les parfums, ainsi que les cigarettes) et des contrôles fastidieux. Les Palestiniens retournant à Gaza ont subi de longs interrogatoires. Le cas de Lana Luhr est représentatif : après avoir fui Gaza pendant deux ans, elle est revenue et a affirmé que les interrogateurs israéliens l'ont questionnée pendant plus de six heures, les yeux bandés et menottée, lui demandant à plusieurs reprises pourquoi elle revenait dans une Gaza qui appartient à Israël. Bien que l'armée israélienne (IDF) ait répondu ne pas connaître de comportements inappropriés, Ajith Sunghay, responsable du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés, a souligné l'existence d'un schéma constant de mauvais traitements, d'humiliations et d'abus de la part des forces israéliennes.
Ces réalités microscopiques montrent que l'ouverture des points de passage est essentiellement une ouverture contrôlée, maintenue par les agences de sécurité israéliennes (via le Shin Bet et le COGAT, responsable de la coordination civile) après un retrait physique à distance, à travers des examens à distance et des procédures fastidieuses. Pour près de 20 000 Gazaouis qui ont un besoin urgent de soins médicaux à l'extérieur, les quelques dizaines de places disponibles chaque jour sont une goutte d'eau dans l'océan. D'un point de vue stratégique, en contrôlant le flux et les procédures d'examen, Israël répond formellement à la pression internationale pour ouvrir des couloirs humanitaires, tout en empêchant substantiellement les risques sécuritaires et les impacts politiques potentiels liés à des mouvements massifs de population.
Jeux stratégiques des parties : sécurité, souveraineté et leviers de cessez-le-feu.
La réouverture du poste frontière de Rafah n'est en aucun cas un simple arrangement humanitaire, mais un point focal de l'intense jeu d'intérêts stratégiques de multiples parties. Chaque acteur utilise ce point de passage comme un levier pour atteindre ses propres objectifs politiques.
Pour le gouvernement israélien de Netanyahou, le contrôle du poste frontière de Rafah constitue un élément central de sa planification post-conflit à Gaza. Les objectifs stratégiques d'Israël ont toujours inclus l'éradication totale des capacités militaires du Hamas, la prévention de la contrebande d'armes et la garantie d'un contrôle sécuritaire absolu sur les points d'entrée et de sortie de Gaza. L'ouverture du poste frontière tout en limitant strictement le flux de personnes représente une posture de flexibilité affichée par Israël lors des négociations de cessez-le-feu, tout en ne renonçant pas à sa prédominance sécuritaire. Les analystes soulignent que Netanyahou fait face à d'énormes pressions politiques sur le plan intérieur, où la coalition de droite exige un contrôle ferme sur Gaza. Toute mesure perçue comme une concession au Hamas pourrait déclencher une crise gouvernementale. Ainsi, présenter l'ouverture du poste frontière comme un projet pilote, tout en multipliant les obstacles, permet à la fois de répondre aux appels des alliés comme les États-Unis pour améliorer la situation humanitaire, et d'apaiser les factions faucons au sein du pays. Le principe de libération "un pour un" et les inspections minutieuses des bagages, maintenus par Israël, sont précisément la manifestation microscopique de cette logique de sécurité absolue.
Le rôle de l'Égypte est plus complexe et crucial. En tant que seul pays arabe frontalier de Gaza, l'Égypte a joué un rôle indispensable de médiateur et de gestionnaire des frontières dans tous les conflits israélo-palestiniens. Selon une interview accordée par le politologue Maher Safi aux médias arabophones, l'Égypte a résisté à la pression, insistant pour que le point de passage soit ouvert dans les deux sens, et pas seulement pour permettre aux personnes de quitter Gaza unilatéralement. Cela reflète une considération stratégique claire du Caire : empêcher un exode massif de la population de Gaza vers la péninsule du Sinaï, éviter une crise permanente de réfugiés, et ainsi préserver la sécurité nationale et la souveraineté de l'Égypte. L'Égypte insiste pour qu'Israël respecte l'accord de Charm el-Cheikh d'octobre 2025, qui prévoit l'entrée quotidienne de 600 camions d'aide à Gaza, mais Israël ne l'a pas pleinement appliqué. En contrôlant l'ouverture physique du point de passage et les termes des négociations, l'Égypte démontre son caractère indispensable en tant que puissance régionale, tout en cherchant un équilibre entre le soutien aux besoins humanitaires palestiniens et la préservation de la stabilité de ses propres frontières.
Pour le Hamas et l'Autorité palestinienne, l'ouverture du poste frontière de Rafah revêt une double signification politique et symbolique. D'une part, il s'agit d'un résultat tangible des négociations de cessez-le-feu, capable d'atténuer légèrement le désespoir populaire. D'autre part, le volume de passage extrêmement limité révèle également leur sentiment d'impuissance face au contrôle absolu d'Israël. Les responsables palestiniens qualifient le poste frontière de fenêtre d'espoir, mais la taille de cette fenêtre et l'autorité de son ouverture ne sont pas entre leurs mains.
Impact profond sur le processus de cessez-le-feu et la configuration post-conflit.
La reprise difficile du passage de Rafah reflète directement la fragilité de l'actuel accord de cessez-le-feu à Gaza et pose des questions sérieuses sur les arrangements d'après-guerre à venir.
Premièrement, cela affaiblit la crédibilité et la durabilité de l'accord de cessez-le-feu. Les principales conditions d'échange au cœur des négociations de cessez-le-feu incluent généralement : la libération des personnes détenues, le retrait partiel des troupes israéliennes et une amélioration significative de la situation humanitaire à Gaza. Le passage de Rafah, en tant que corridor humanitaire le plus important, est ouvert de manière nominale, ce qui réduit considérablement l'attrait de l'accord de cessez-le-feu pour la population de Gaza. Si même les patients critiques ayant le plus besoin de soins médicaux peinent à partir, les bénéfices concrets que le cessez-le-feu apporte aux civils ordinaires seront largement remis en question. Cela fournit au Hamas ou à d'autres factions un prétexte pour refuser de prolonger le cessez-le-feu à l'avenir ou pour reprendre des actions militaires. En réalité, avant et après la réouverture du passage, les opérations militaires israéliennes se sont poursuivies, causant des centaines de victimes palestiniennes, ce qui érode davantage la confiance fragile.
Deuxièmement, le mode opérationnel des points de passage frontaliers révèle l'architecture de sécurité envisagée par Israël pour l'après-guerre à Gaza. Il est clair qu'Israël n'a pas l'intention de restituer le contrôle total des points de passage à l'Autorité palestinienne ou à un tiers. L'arrangement actuel – où une mission de l'UE et des responsables palestiniens gèrent les opérations quotidiennes, tandis qu'Israël maintient un poste de contrôle en arrière – pourrait devenir l'ébauche d'un modèle durable : une gestion nominalement non israélienne, mais avec un veto sécuritaire israélien à distance. Si ce modèle se pérennise, cela signifierait que, même après la guerre, les artères vitales reliant Gaza au monde extérieur resteraient entre les mains d'Israël, rendant toute reconstruction prétendue de Gaza impossible. Au sein du gouvernement de Netanyahu, certaines voix préconisent la relocalisation permanente des résidents de Gaza et la réduction de la zone effectivement contrôlée à moins de 40% de sa taille d'avant-guerre. Le contrôle strict du point de passage de Rafah est l'un des moyens d'empêcher le retour de la population et de promouvoir cette réduction de facto.
Enfin, cela met à l'épreuve la capacité de surveillance et de garantie de la communauté internationale. La présence sur place de la délégation de l'Union européenne et les données statistiques des agences des Nations Unies, bien qu'elles enregistrent les faits, n'ont pas réussi à modifier les règles de contrôle d'Israël. Les États-Unis, en tant que principal allié d'Israël et acteur clé dans la promotion de l'accord de cessez-le-feu, leur capacité et leur volonté d'exercer une pression suffisante pour inciter Israël à transformer les projets pilotes en véritables couloirs humanitaires fluides constitueront un indicateur clé pour observer si l'accord de cessez-le-feu peut passer à l'étape suivante. Pour l'instant, la pression de la communauté internationale ne s'est pas encore traduite par une augmentation substantielle du flux aux points de passage.
La porte du poste frontière de Rafah, qui s'ouvre lentement et se referme fréquemment, reflète toute la complexité de la situation à Gaza : le conflit entre les besoins humanitaires et la logique sécuritaire, la contradiction entre les revendications de souveraineté et la réalité de l'occupation, et l'immense fossé entre un cessez-le-feu temporaire et une solution politique à long terme. Lorsque Sihem Omran, après 20 mois de séparation, est finalement retournée à Gaza et s'est entassée avec sa famille dans une tente conçue pour 15 personnes, utilisant sa chemise comme oreiller, son émotion en disant "Merci à Dieu, nous sommes revenus dans notre patrie, notre foyer et notre terre natale" était empreinte d'une tristesse indicible. L'ouverture physique du poste frontière peut être négociée, mais la voie de Gaza vers une véritable liberté, sécurité et dignité reste bloquée par de multiples barrières, avec des perspectives sombres et incertaines. Cette réouverture au nom de l'humanité révèle peut-être précisément la profondeur et l'étendue inaccessibles de la paix.