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L'UE renforce la réglementation des chaînes publiques : la bataille aux frontières entre la souveraineté numérique et la responsabilité des plateformes

29/01/2026

Le 26 janvier, à Bruxelles, la Commission européenne a officiellement ajouté WhatsApp, l'application de messagerie instantanée de Meta, à la liste de surveillance du Digital Services Act (DSA), en classant sa fonction de canaux comme une très grande plateforme en ligne. Cette décision repose sur une donnée clé : au premier semestre 2025, les canaux WhatsApp ont atteint en moyenne 51,7 millions d'utilisateurs actifs mensuels dans les 27 pays de l'UE, dépassant largement le seuil de 45 millions d'utilisateurs fixé par le DSA. Dès lors, Meta dispose de quatre mois, jusqu'à mi-mai 2026, pour veiller à ce que la fonction de canaux publics de WhatsApp remplisse des obligations plus strictes, incluant l'évaluation systémique des risques, la lutte contre les contenus illégaux et la prévention des manipulations électorales. Il ne s'agit pas des discussions privées chiffrées de bout en bout, mais vise spécifiquement la fonction de canaux qui permet à des agences de presse, des clubs de football ou des influenceurs de diffuser des informations à un large public. La vice-présidente exécutive chargée de la politique numérique de l'UE, Hanna Vilkuna, a clairement défini cette ligne rouge réglementaire lors de la conférence de presse. Pour WhatsApp, qui compte plus de 2 milliards d'utilisateurs actifs mensuels, cette étape de l'UE marque le début de l'application du cadre de régulation numérique le plus strict au monde au cœur des services de messagerie instantanée.

Comment l'épée de la régulation tombe-t-elle avec précision : de la fonction « chaîne » aux risques systémiques

L'intervention de la Commission européenne cette fois reflète une logique de régulation hautement précise et basée sur une division fonctionnelle. L'objet de la régulation du DSA n'est pas WhatsApp dans son ensemble, mais une fonctionnalité spécifique en son sein, dotée d'un caractère de diffusion publique. Cela contraste nettement avec le fait que le cœur de WhatsApp – le service de communication privée avec chiffrement de bout en bout – est explicitement exclu du champ d'application du DSA. Cette distinction est cruciale, car elle répond aux interrogations fondamentales concernant la violation de la confidentialité des communications. Les régulateurs de Bruxelles sont bien conscients que toucher aux discussions privées chiffrées constitue une zone à risque tant sur le plan politique que technique. Cependant, ils estiment que lorsqu'une fonctionnalité compte plus de 51.7 millions d'utilisateurs dans l'UE et permet une diffusion de masse d'informations d'un à plusieurs, sa nature change fondamentalement, passant d'un outil de communication privée à une plateforme publique ayant un impact social significatif.

Conformément aux exigences du DSA pour les très grandes plateformes en ligne, les canaux WhatsApp doivent désormais remplir une série d'obligations rigoureuses. Cela inclut la réalisation annuelle d'une évaluation approfondie des risques systémiques, couvrant la manière dont leurs services pourraient être utilisés pour violer les droits fondamentaux, restreindre la liberté d'expression, manipuler les processus électoraux, diffuser des contenus illégaux et susciter des préoccupations en matière de vie privée. Suite à cette évaluation, les plateformes doivent mettre en œuvre des mesures d'atténuation des risques appropriées. Par exemple, il est nécessaire d'établir des mécanismes de signalement et de traitement des contenus illégaux plus efficaces et transparents. Ces contenus illégaux sont clairement définis dans l'Union européenne, incluant les menaces de mort, les discours de haine, les symboles nazis, etc., qui sont interdits tant en ligne que hors ligne. De plus, les plateformes doivent fournir aux autorités de régulation de l'UE un accès aux données, permettant aux chercheurs indépendants d'étudier les risques systémiques sur ces plateformes. En octobre dernier, l'UE avait déjà accusé Facebook et Instagram, propriétés de Meta, de ne pas avoir fourni un accès suffisant aux données publiques pour les chercheurs.

Pour Meta, les coûts de conformité vont augmenter de manière significative. La numérisation, l'évaluation et la surveillance d'une quantité massive de contenus provenant de canaux publics nécessitent d'importants investissements techniques et humains. Il ne s'agit pas simplement de mettre en place quelques filtres à mots-clés ; le DSA exige un système de gouvernance constamment évolutif, fondé sur une compréhension approfondie des risques systémiques. La réponse du porte-parole de WhatsApp – "Nous nous engageons à développer des mesures de sécurité et d'intégrité dans la région pour nous assurer qu'elles répondent aux attentes réglementaires pertinentes" – peut sembler être une déclaration standard de l'entreprise, mais elle cache un travail colossal et une course contre la montre qui vont bientôt commencer pour d'innombrables ingénieurs, juristes et responsables de la conformité. Les quatre mois de période de transition peuvent paraître longs, mais pour modifier l'architecture fonctionnelle spécifique d'une plateforme mondiale, le temps est en réalité très limité.

L'échiquier réglementaire de Bruxelles : une pression complète de [date de début] à [date de fin]

L'inclusion de WhatsApp dans la liste des VLOP n'est pas une action isolée, mais plutôt la dernière étape d'une série d'offensives réglementaires menées par l'Union européenne ces dernières années contre les grandes plateformes numériques. Actuellement, cette liste de VLOP directement supervisée par Bruxelles compte déjà 26 noms, dont Amazon, Shein, Zalando, X, Instagram, Facebook, YouTube, TikTok, et désormais WhatsApp. Cette liste elle-même représente une cartographie du pouvoir dans l'économie numérique mondiale, et l'Union européenne cherche à en devenir le principal régulateur.

Le même jour où elle s'est attaquée à WhatsApp, la Commission européenne a annoncé une nouvelle enquête sur l'outil d'intelligence artificielle Grok de la plateforme X d'Elon Musk, axée sur les risques liés à la génération d'images deepfake pornographiques. Cela fait à peine un mois que l'UE a infligé sa première amende à X en vertu du DSA — en décembre 2025, X a été condamné à une amende de 120 millions d'euros pour violation des règles de transparence. En ce qui concerne Meta, l'UE mène plusieurs batailles simultanément. Outre l'action actuelle visant les canaux WhatsApp, une autre enquête antitrust sur les fonctionnalités d'intelligence artificielle de WhatsApp a été lancée en décembre 2024. Bruxelles examine si Meta a évincé d'autres concurrents en promouvant ses outils d'IA, violant ainsi les règles de concurrence de l'UE.

En même temps, les deux autres piliers de Meta, Facebook et Instagram, sont déjà soumis à la double pression du Digital Services Act (DSA) et du Digital Markets Act (DMA). En octobre 2025, l'Union européenne a accusé ces deux plateformes de ne pas fournir un accès adéquat aux données pour les chercheurs et de ne pas avoir mis en place un mécanisme de signalement des contenus illégaux convivial pour les utilisateurs. Bruxelles enquête également sur le fait qu'elles n'auraient pas pris suffisamment de mesures pour limiter l'impact addictif des plateformes sur les enfants. Sur le plan du droit de la concurrence, l'UE a infligé une amende de 200 millions d'euros à Meta en vertu du DMA pour abus de position dominante dans ses activités publicitaires, une décision que Meta conteste actuellement en appel.

Cette série d'actions dessine les contours clairs de la stratégie numérique de l'UE : réguler les contenus et les risques systémiques via le DSA, et contenir les comportements monopolistiques sur le marché via le DMA. Les cibles de cette régulation se concentrent fortement sur les géants technologiques américains, ce qui a inévitablement provoqué des frictions transatlantiques. Malgré une forte opposition et des menaces de représailles venues des États-Unis, le rythme réglementaire de l'UE ne ralentit pas. D'un point de vue stratégique, il ne s'agit pas seulement de protection des consommateurs ou de normalisation du marché, mais aussi d'une tentative ambitieuse de l'UE pour poursuivre sa souveraineté numérique et remodeler la gouvernance mondiale d'Internet au niveau des règles. Bruxelles utilise la réglementation et les amendes pour tracer une voie européenne à l'ère numérique, distincte du laissez-faire de la Silicon Valley.

Champ de bataille au-delà des remparts cryptographiques : la zone grise entre communication publique et échanges privés.

La contradiction centrale de la régulation européenne réside dans la frontière de plus en plus floue entre les sphères publique et privée à l'ère numérique. WhatsApp est essentiellement un hybride : sa base est une communication privée chiffrée de bout en bout, considérée comme un bastion du droit à la vie privée à l'ère numérique ; mais la fonction de chaîne qui s'y développe est un système de diffusion publique à part entière. La logique régulatoire de l'UE est que tant que ce fossé chiffré reste solide, la sainteté de la communication privée doit être absolument respectée. Cependant, la place publique au-delà du fossé – c'est-à-dire les chaînes – doit se conformer aux mêmes normes de gouvernance publique que des plateformes comme Facebook et X.

Cette distinction est claire en théorie, mais peut présenter des défis dans la pratique. Premièrement, les risques peuvent traverser les frontières. Les activités illégales planifiées dans des groupes privés peuvent être promues et recrutées via des canaux publics ; les fausses informations diffusées sur des canaux publics peuvent être discutées et approfondies dans des discussions chiffrées. Comment une plateforme peut-elle évaluer et atténuer ce type de transmission de risques entre fonctionnalités sans s'immiscer dans les conversations privées ? Cela nécessite une conception de gouvernance extrêmement sophistiquée. Deuxièmement, la limite entre les comportements des utilisateurs est elle-même floue. Un individu très influent peut avoir une chaîne publique, mais ses échanges individuels avec ses abonnés relèvent de la communication privée. Lorsque la même personne utilise ces deux fonctionnalités de manière coordonnée (par exemple, en publiant des informations suggestives sur sa chaîne, puis en menant des actions spécifiques via des discussions privées), des angles morts de régulation apparaissent.

La raison plus profonde est que la régulation par l'Union européenne des plateformes de très grande taille est fondamentalement une vigilance face à un nouveau type de pouvoir. Lorsqu'un outil de communication rassemble plus de 45 millions d'utilisateurs (environ 10% de la population de l'UE) pour la consommation d'informations publiques, il acquiert un pouvoir substantiel pour façonner l'agenda public et influencer l'état d'esprit de la société. Ce pouvoir ne peut échapper à l'obligation de rendre des comptes simplement parce qu'il est attaché à un outil de communication chiffré. La vice-présidente de la Commission européenne, Věra Jourová, a souligné que les services de messagerie privée restent exclus du DSA, ce qui est à la fois une clarification juridique et un apaisement politique, visant à calmer les éventuelles craintes d'une surveillance généralisée. Mais la nature expansive de la régulation amène à réfléchir : si l'objectif aujourd'hui concerne les canaux publics, demain, si un nouveau mode de communication hybride entre public et privé émerge, les frontières de la régulation se déplaceront-elles à nouveau ?

La réponse européenne dans la compétition mondiale des règles numériques.

L'Union européenne intensifie la régulation des canaux WhatsApp, son impact s'étendant bien au-delà de Bruxelles et de Menlo Park (siège de Meta). Il s'agit d'un coup clé dans la course mondiale à l'établissement de règles numériques. Alors que les États-Unis sont paralysés par des luttes partisanes sur la régulation des plateformes et que d'autres régions tâtonnent encore, l'UE, grâce à la taille de son marché unique et à sa détermination à légiférer en pionnière, devient de facto un exportateur de règles numériques. Le DSA et le DMA servent désormais de modèles de référence pour la législation dans de nombreuses juridictions à travers le monde.

Cet événement présage également la complexité croissante du puzzle de conformité auquel seront confrontées les grandes plateformes technologiques dans leurs opérations mondiales. Elles ne peuvent plus adopter une politique unique pour le monde entier, mais doivent concevoir des modèles opérationnels spécifiques pour des régions comme l'Union européenne, dotées de solides capacités de régulation et de systèmes de règles clairs. Pour WhatsApp, cela pourrait nécessiter le déploiement dans l'UE d'équipes de modération de contenu plus robustes pour sa fonction de canaux, d'algorithmes plus transparents et de processus de contrôle des risques différents de ceux d'autres régions. Bien que cette régionalisation des opérations augmente les coûts, elle pourrait également contraindre les plateformes à élever le plafond de leur système de gouvernance mondiale.

D'un point de vue plus large, cette lutte entre régulation et anti-régulation définit le conflit clé de la société numérique pour la prochaine décennie : comment protéger la liberté, l'innovation et la vie privée tout en luttant contre les contenus nuisibles, la désinformation et les abus de pouvoir dans le cyberespace ? L'Union européenne a choisi de répondre à cette question en renforçant la responsabilité des plateformes et en mettant en place une gestion préventive des risques. L'efficacité de cette approche sera testée pour la première fois en mai 2026, lorsque WhatsApp soumettra son premier rapport complet d'évaluation systémique des risques. À ce moment-là, nous verrons comment l'une des plus grandes plateformes de communication au monde redéfinit les limites de la sécurité et de la responsabilité de son espace public sous un ensemble de règles strictes et sans précédent. Les résultats de cette expérience ne concerneront pas seulement l'expérience des utilisateurs européens, mais fourniront également un cas européen majeur pour la gouvernance numérique mondiale.